Conséquences de la guerre en Ukraine sur l’économie française (Le Monde)

Guerre en Ukraine : l’économie française face à un nouveau choc

La forte poussée inflationniste et le haut degré d’incertitude vont peser sur les ménages et les entreprises.

Par Béatrice Madeline Publié hier à 01h08, mis à jour hier à 18h09

Temps de Lecture 6 min

COLCANOPA

A peine sortie de la plus grave récession enregistrée depuis la seconde guerre mondiale à cause de la pandémie de Covid-19, l’économie française se prépare à affronter un nouveau choc majeur. La guerre en Ukraine provoque une flambée des prix des matières premières qui va venir alimenter des poussées inflationnistes déjà présentes et rogner le pouvoir d’achat des ménages. Le conflit enraye la chaîne logistique et plonge le monde dans un degré d’incertitude rarement atteint. L’hypothèse d’une croissance de 3,6 % pour 2022, formulée en janvier par l’Insee, semble désormais caduque. Rexecode estime, à ce jour, que la guerre en Ukraine coûtera entre 0,7 et un 1 point de PIB à l’économie française.

L’inflation, une menace majeure

« Le renchérissement du prix du pétrole, du gaz et des matières premières a et aura des conséquences sur notre pouvoir d’achat : demain, le prix du plein d’essence, le montant de la facture de chauffage, le coût de certains produits risquent de s’alourdir encore », a déclaré Emmanuel Macron, dans son allocution du mercredi 2 mars. Selon l’assureur-crédit Euler Hermes, la facture moyenne annuelle pour les ménages français va atteindre 2 800 euros en 2022, soit 400 euros de plus qu’en 2021. A ce choc – l’énergie représente environ 9 % du panier de consommation des ménages, avec d’importantes disparités selon les lieux de résidence – s’ajouteront des hausses des prix des produits alimentaires.

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Ceux-ci intègrent, en effet, des matières premières importées de Russie ou d’Ukraine, notamment le blé et l’huile de tournesol, dont les cours flambent actuellement. De quoi renchérir le coût du chariot de supermarché pour les ménages, d’autant que les négociations entre industriels de l’alimentaire et distributeurs achevées fin février ont déjà abouti à une hausse moyenne de 3 % des prix dans les rayons. Lire l’analyse : Article réservé à nos abonnés La flambée du prix des céréales secoue les agriculteurs français

Le rythme de l’inflation – 3,6 % en France en février, soit avant le début de la guerre en Ukraine – devrait donc accélérer. « On peut estimer qu’on atteindra 4 % d’inflation au printemps », calcule Philippe Waechter, chef économiste chez Ostrum. Le gel du prix du gaz et de l’électricité décidé durant l’hiver et qui pourrait être prolongé jusqu’à fin 2022 devrait, dans un premier temps, atténuer l’impact sur les ménages : selon l’Insee, il permet d’éliminer un point d’inflation en France.

Mais il n’empêche : « C’est le pouvoir d’achat qui va trinquer », affirme sans ambages l’économiste Philippe Waechter. En décembre 2021, alors que le rythme d’inflation n’était que de 2,8 %, l’Insee avait estimé que le pouvoir d’achat des ménages baisserait de 0,5 % au premier semestre 2022, après une hausse de 1,9 % en 2021. Il semble désormais inévitable que ce chiffre soit dépassé. A moins que le « plan de résilience » à l’étude à Matignon ne parvienne à compenser la flambée des prix pour les Français.

Consommation en berne, épargne aux sommets

« Les ménages abordent ce nouveau choc d’inflation avec un matelas d’épargne important », se rassure Olivier Garnier, directeur général des statistiques à la Banque de France. Fin 2021, selon les chiffres publiés jeudi 3 mars par l’institution, les Français étaient à la tête de 221 milliards d’euros de placements, contre 156 milliards en 2019. Ils vont donc pouvoir puiser dedans pour compenser la hausse du coût de la vie.

« En période d’inflation, les particuliers essayent de se protéger des hausses de prix à venir en mettant de l’argent de côté. » Philippe Crevel, économiste

A ceci près que cette épargne est inégalement répartie et qu’elle devait permettre de relancer la consommation une fois les restrictions liées à la crise sanitaire totalement levées. Vu le degré d’incertitudes, « les ménages risquent de limiter leurs dépenses, notamment dans tout ce qui est récréatif, et maintenir leur taux d’épargne à un niveau très élevé », explique Stéphane Colliac, économiste chez BNP-Paribas. « Le danger est donc de voir la consommation stagner. »

Or, celle-ci est essentielle à la bonne santé de l’économie française, puisqu’elle représente plus de 50 % du PIB. Philippe Crevel, économiste et président du Cercle de l’épargne, confirme ce scénario. « En période d’inflation, les particuliers essayent de se protéger des hausses de prix à venir en mettant de l’argent de côté. Cette situation se double d’une crise géopolitique : tout concourt à une augmentation de l’épargne. »

Concrètement, le taux d’épargne, qui a atteint 19 % pendant la pandémie, et commençait à se « normaliser » fin 2021 en retombant à 17 %, a « désormais peu de chances de revenir en dessous de sa moyenne de longue période – soit 15 % », pointe M. Crevel.

Les entreprises risquent de réduire leurs investissements

« Cette crise affectera l’économie par trois grands canaux : énergie et matières premières, finance et investissements directs, exportations », décrypte Denis Ferrand, économiste chez Rexecode. Au même titre que les particuliers, les entreprises vont subir de plein fouet la hausse des prix de l’énergie. « Très peu d’industries seront épargnées », prévient Bruno de Moura Fernandes, économiste chez Coface. « On va avoir un choc de coûts de production très important, les entreprises les plus fragiles pourraient connaître de grandes difficultés. » L’économiste prévoit aussi « des effets importants sur les produits issus de la pétrochimie et les engrais et fertilisants ». La hausse des prix des carburants renchérit aussi les coûts de transport pour les industriels, qui se sont déjà envolés pendant la pandémie. Les coûts d’acheminement par tanker, par exemple, ont doublé entre le 23 février et le 3 mars. La Fédération nationale des transports routiers tire la sonnette d’alarme : « En un an, le gazole a pris 30 %, le gaz 400 %. » Des hausses qui « affectent de façon très sévère les coûts de revient et auront, à terme, un impact très important sur les prix de transport ». Lire aussi Article réservé à nos abonnés La guerre en Ukraine fait caler l’industrie automobile européenne

En matière d’échanges commerciaux, la France est assez peu exposée : la Russie représente 1 % seulement des exportations hexagonales, et l’Ukraine, 0,2 %. En revanche, elle est « assez dépendante sur certaines matières premières comme l’aluminium, le nickel », rappelle aussi M. Fernandes. « La Russie, par exemple, réalise 43 % des exportations mondiales de palladium, un matériau qui entre dans la fabrication des pots d’échappement des voitures à essence, elle fournit 40 % du marché mondial de titane… » A l’instar de ce qui s’est passé avec les semi-conducteurs pendant la crise liée au Covid-19, ces tensions mettent à mal la production automobile européenne.

Comment peuvent alors réagir les entreprises ? « Elles sont en bonne santé financière, mais elles risquent de réduire leurs dépenses et leurs investissements, d’autant qu’elles sont nombreuses à souscrire des couvertures pour se prémunir contre la hausse des coûts de l’énergie », explique M. Ferrand. Les entreprises, qui ont fortement investi pendant la pandémie, notamment dans le numérique et la transition énergétique, pourraient y regarder à deux fois avant d’ouvrir de nouveau le carnet de chèques. Difficile d’imaginer que l’on retrouve la progression record des investissements des entreprises de plus de 12 % constatée en 2021 par rapport à l’année précédente. Et, surtout, ajoute M. Ferrand, « à plus long terme, on peut assister à un changement de pied : tout d’un coup, les investissements en faveur de la transition énergétique ne vont pas sembler aussi pressants ». Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : « Au sein de l’Europe, la politique des nouveaux gazoducs a créé beaucoup de tensions »

Enfin, la France va souffrir non seulement directement de l’impact du conflit armé, mais aussi du ralentissement de la croissance chez ses principaux partenaires. « Une baisse de l’activité en Allemagne aurait des répercussions négatives sur la demande adressée à la France », rappelle Pierre Benadjaoud, économiste chez Crédit agricole. Selon Philip Lane, le chef économiste de la Banque centrale européenne, le conflit en Ukraine pourrait se traduire par un ralentissement de 0,3 à 0,4 point de la croissance dans la zone euro.

Béatrice Madeline