Le bilan économique de Poutine (Le Monde)

« Le bilan de Poutine à la tête de la Russie est une longue descente aux enfers d’un pays dont il a fait un agresseur »

Chronique

auteur

Sylvie Kauffmann

Editorialiste au « Monde »

Pour rendre à la Russie son statut de grande puissance militaire, le chef du Kremlin a sacrifié tout le reste. Il règne aujourd’hui sur une économie bloquée et un pays en guerre dont il a étouffé l’innovation et la créativité, observe dans sa chronique Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

Publié le 02 mars 2022 à 10h43 – Mis à jour le 02 mars 2022 à 14h59 Temps de Lecture 4 min

Chronique. Il fut un temps où la Russie, par l’intermédiaire de l’URSS, régnait sur une partie du monde : le temps de la guerre froide, lorsque deux superpuissances, l’américaine et la soviétique, s’affrontaient pour rivaliser d’influence. Lorsque l’URSS s’est effondrée, en 1991, la Russie s’est présentée comme l’héritière logique des attributs de sa puissance. Elle a gardé la capitale, Moscou, « ville des héros », et l’hymne triomphal. Elle a récupéré les têtes nucléaires déployées en Ukraine, en Biélorussie et au Kazakhstan, désormais indépendants. Elle s’est installée dans le siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Conflit en Ukraine : Vladimir Poutine, chef de guerre solitaire

Vladimir Poutine dirige cette nouvelle Russie en autocrate depuis vingt-deux ans. Qu’a-t-il fait de cette puissance ? Le bilan de cet homme qui, de son propre aveu, n’aspire qu’à rétablir la « grandeur » de l’Union soviétique, est désastreux. Il n’est pas un domaine dans lequel il n’ait pas présidé au déclin de son pays. Hormis celui de l’armement, grâce auquel il peut se payer le luxe d’envahir aujourd’hui l’Ukraine voisine pour l’asservir, faute d’avoir réussi à la séduire. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : Volodymyr Zelensky, le visage de la résistance de tout un peuple

La Russie, ironisait à la mi-février un dirigeant européen en marge de la conférence sur la sécurité de Munich alors que montait la tension sur la frontière ukrainienne, « c’est une station d’essence avec des missiles nucléaires ». Hydrocarbures et puissance militaire : ce sont les deux piliers sur lesquels Vladimir Poutine a pu s’appuyer après avoir succédé à Boris Eltsine au terme d’une décennie de chaos économique. Du hard power brut. Il a, au début de son règne, rétabli l’ordre et remis l’économie russe sur les rails – tout en refermant progressivement les espaces de liberté ouverts par Gorbatchev et Eltsine.

Premier épisode en 2008

Mais le vent a rapidement tourné. L’impact de la crise financière mondiale de 2008 a coïncidé avec celui du premier épisode de conquête poutinienne, celle de la Géorgie. L’intervention dans cette république ex-soviétique du Caucase a révélé à Poutine le mauvais état de son aviation et de l’équipement militaire hérités de l’URSS. Il a alors engagé une bonne partie de ses vastes ressources à la modernisation de ses forces armées. La dynamique était lancée : désormais, la reconstitution de la puissance militaire primerait sur le reste. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « Le scénario ukrainien avait été écrit en Géorgie en 2008. Il suffisait de vouloir lire »

Le reste, en effet, a gravement souffert de cette folie des grandeurs et de la logique politique qui l’a guidée. La liberté, l’économie, la société, le niveau de vie, l’innovation, la culture… tout a été sacrifié. Le bilan de Vladimir Poutine à la tête de la Russie n’est qu’une longue descente aux enfers d’un pays qui se retrouve aujourd’hui plongé malgré lui dans une guerre contre un peuple revendiqué comme le sien.

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Forte de ses ressources naturelles, l’économie russe aurait pu faire vivre confortablement ses 140 millions d’habitants. Mal gérée, livrée à la corruption et à l’avidité des oligarques, affaiblie par les sanctions qu’a suscitées l’aventurisme du Kremlin, elle a failli à cette mission élémentaire. Les économistes qualifiés et désintéressés ont été méthodiquement écartés du pouvoir, la diversification ignorée. Symbole de ce déclin permanent, la monnaie qui s’effondre aujourd’hui sous l’effet des nouvelles sanctions n’a jamais résisté. A l’arrivée de Vladimir Poutine, le rouble valait 3,5 cents de dollar. Entre 2000 et 2014, alors que le cours du baril de pétrole brut était multiplié par six, il a perdu 15 % de sa valeur. En 2018, il ne valait plus qu’1,7 cent. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : les Russes fébriles face à la crise économique et financière qui s’annonce

Un niveau d’inégalités supérieur à celui de la Chine

Pour se protéger des sanctions, Poutine a organisé l’autarcie. Il a bâti la « forteresse Russie », avec un coffre de 640 milliards de dollars de réserves de change, une dette parmi les plus basses du monde (20 % du PIB). Surtout, ne pas gaspiller ce trésor en dépenses de santé publique, d’éducation et d’infrastructures ! Résultat : le revenu des ménages est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était en 2014. L’espérance de vie des hommes russes est de 67 ans (contre 80 ans pour les Français). Une étude de Filip Novokmet, Thomas Piketty et Gabriel Zucman de 2018 a mis en évidence un niveau d’inégalités extrême, supérieur à celui de la Chine. Signe de l’indéfectible patriotisme des oligarques, le montant du patrimoine stocké à l’étranger par les Russes les plus riches est égal au montant du patrimoine de la totalité des Russes à l’intérieur du pays. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : la Russie, « empêchée d’utiliser son trésor de guerre », s’apprête à vivre en autarcie

Nation de scientifiques, la Russie ne fait plus partie des pays innovants. Les promesses budgétaires de Poutine pour la recherche sont restées lettre morte, tout comme son objectif de donner à la Russie cinq des cent meilleures universités du monde avant 2020 : elle n’en a aucune. Les deux derniers Russes à avoir reçu un prix Nobel de physique, Andre Geim et Konstantin Novoselov, ont été récompensés en 2010 pour des travaux menés à Manchester ; Geim était devenu néerlandais, Novoselov britannique.

L’URSS avait été le premier pays à envoyer un satellite puis un homme dans l’espace. La Russie a un temps repris le flambeau, mis au point la Station spatiale internationale. Aujourd’hui, son industrie spatiale est en grande difficulté et Moscou doit se tourner vers Pékin pour l’épauler dans l’espace. Cette descente aux enfers se décline jusqu’au théâtre, en panne de créativité malgré la grande tradition russe d’art dramatique. L’effervescence des années 1990 a été étouffée, la jeune génération n’a pas pris la relève. Le Festival d’Avignon accueillera cet été un spectacle de Kirill Serebrennikov créé non pas à Moscou, mais à Hambourg.

Symbole de l’isolement qu’il a imposé à son pays, Vladimir Poutine tient ses rares hôtes au Kremlin à vingt mètres de distance, cinglant aveu d’échec du vaccin Spoutnik V qui devait faire sa fierté. Et les missiles qui pleuvent sur l’Ukraine trahissent l’impuissance rageuse d’un régime dont les oligarques et mercenaires sont devenus la plus piteuse exportation. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Du Soudan au Mali, comment la Russie place ses pions en Afrique

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