Les conflits d’objectifs des banques centrales (P.Artus)

Patrick Artus : « Les banques centrales peuvent être confrontées à de violents conflits d’objectifs »

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Chronique

auteur

Patrick Artus

Economiste

Le financement des investissements nécessaires à la transition énergétique, à faible rendement et de long terme, exige des banques centrales qu’elles persévèrent dans leur politique de taux bas, estime l’économiste dans sa chronique.

Publié le 30 janvier 2022 à 05h00 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. On connaît les problèmes sociaux que va faire apparaître la transition énergétique. Il est probable que les inégalités de revenu vont s’accroître avec la hausse des prix de l’énergie, car le poids de l’énergie dans la consommation est très élevé pour les ménages à faible revenu. De nombreux emplois vont être détruits dans les secteurs produisant ou utilisant les énergies fossiles – par exemple dans l’industrie automobile thermique ; des emplois vont certes être créés dans les énergies renouvelables, l’automobile électrique, la rénovation thermique des bâtiments. Mais ces emplois nouveaux nécessitent des qualifications différentes et se situent dans des localisations différentes que les emplois détruits : d’où un problème potentiel d’adaptation et de mobilité des compétences.

En revanche, on s’interroge assez peu sur les problèmes sociaux qui pourraient provenir du besoin massif d’investissement et de la politique monétaire que les banques centrales vont devoir mener face à ce besoin. La transition énergétique va en effet exiger un supplément d’investissements, que l’Agence internationale pour les énergies renouvelables estime à 4,2 % du PIB au niveau mondial pour les trente prochaines années (en France, 100 milliards d’euros par an pendant trente ans). Les activités concernées sont la production et le stockage d’énergies renouvelables, les réseaux électriques, la décarbonation des transports et de l’industrie, la capture du carbone, la rénovation thermique des bâtiments et logements. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « On ne sort pas de quarante ans de baisse des taux d’intérêt au moindre frémissement des prix »

Pour investir plus, il faut épargner plus, et puisque, au départ, cet investissement ne produit pas de revenu supplémentaire, il faut consommer moins. Or, faire baisser volontairement la consommation des ménages modestes est socialement inacceptable. De plus, les entreprises devront, pour investir davantage, accroître leurs marges bénéficiaires, et donc augmenter leurs prix, ce qui fera reculer le pouvoir d’achat. Et les Etats, pour investir eux aussi davantage, vont augmenter la pression fiscale, ce qui fera aussi reculer la consommation…

Transition ou inflation ?

L’action du troisième acteur de l’investissement que sont les banques centrales pose aussi des problèmes spécifiques. Les investissements nécessaires à la transition énergétique ont en effet deux caractéristiques : ils sont à horizon de très long terme et ils sont souvent peu rentables – c’est particulièrement le cas pour la rénovation thermique des logements. Pour qu’ils soient néanmoins réalisés, il faut que les taux d’intérêt à long terme restent faibles, sinon, leur coût de financement sera trop élevé par rapport à leur rentabilité. Si elles veulent favoriser la transition énergétique, les banques centrales doivent poursuivre leur politique de maintien de taux bas… Lire aussi Article réservé à nos abonnés L’inquiétante remontée des taux d’intérêt en Europe

Or, le débat porte plutôt aujourd’hui sur la nécessité de réagir à la montée de l’inflation. Il faut donc admettre que, dans les économies contemporaines, les banques centrales peuvent être confrontées à de violents conflits d’objectifs. Elles entendent, d’une part, stabiliser les prix, d’autre part, soutenir la création d’emplois et la réduction des inégalités, mais aussi assurer la soutenabilité des dettes publiques et, enfin, contribuer à la transition énergétique… On voit que ces objectifs peuvent être contradictoires : que faire, dans le cas présent, s’il y a à la fois de l’inflation, du chômage chez les travailleurs peu qualifiés et des taux d’endettement publics très élevés ?

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Si les banques centrales, en particulier la Banque centrale européenne, privilégient l’objectif de transition énergétique, la remontée des taux d’intérêt nominaux à long terme va être modeste, et les taux d’intérêt réels (corrigés de l’inflation) vont rester négatifs.

Problème social supplémentaire

Et c’est ici qu’apparaît le problème social supplémentaire : le maintien de taux d’intérêt réels négatifs et de politiques monétaires expansionnistes va continuer à pousser à la hausse les prix des actifs (cours boursiers, prix de l’immobilier). On s’est récemment ému de l’enrichissement des milliardaires provoqué par la hausse des marchés d’actions. Mais, du point de vue social, le vrai problème est la hausse des prix de l’immobilier, qui fait monter le coût du logement pour les classes populaires et les classes moyennes. En quelque sorte, la transition énergétique, par le biais du maintien des taux d’intérêt à un niveau faible, fait monter les prix de l’immobilier et accroît les inégalités de patrimoine.

Les Etats peuvent-ils corriger ce problème sans que soit remis en cause le maintien de taux d’intérêt très bas ? Les politiques « macroprudentielles » à destination des établissements de crédit se sont montrées inefficaces. En effet, demander aux banques d’être beaucoup plus prudentes dans la distribution de crédits immobiliers (ce qui vient d’être fait en France) conduit celles-ci à exclure les ménages les plus modestes de l’accession à la propriété, sans effet notable sur les hausses des prix des logements. Lire aussi Les taux des crédits immobiliers sont toujours bas, mais moins accessibles

Les politiques de soutien de la demande, comme les aides à l’achat ou à la location de logements, sont tout aussi inefficaces, car l’argent public ainsi distribué est aussitôt absorbé par la hausse des prix des logements ou des loyers. Il ne reste alors qu’une seule possibilité : soutenir non seulement les investissements dans la transition énergétique, mais aussi les investissements dans la construction de logements neufs, afin d’accroître suffisamment l’offre pour freiner la hausse des prix de l’immobilier…

Patrick Artus est conseiller économique à la banque Natixis

Patrick Artus(Economiste)