L’Europe présente son projet à 300 milliards d’euros pour contrer les routes de la soie chinoises

Pour contrer les « nouvelles routes de la soie » chinoises, la Commission européenne a présenté un projet concurrent d’investissements dans des projets d’infrastructures à travers le monde, baptisé « Global Gateway ».

Par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen) Publié le 01 décembre 2021 à 20h51, mis à jour hier à 09h15

Temps de Lecture 4 min

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, présente le projet d’aide au développement « Global Gateway », mercredi 1er décembre 2021 à Bruxelles.
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, présente le projet d’aide au développement « Global Gateway », mercredi 1er décembre 2021 à Bruxelles. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Les Européens n’ont décidément pas un sens très développé du marketing. Quand la Chine déploie ses « nouvelles routes de la soie » partout dans le monde pour y asseoir son influence, la Commission européenne baptise son projet concurrent, « Global Gateway », « portail mondial » en français ! Le choix des mots ne le laisse pas deviner, mais la stratégie communautaire, présentée mercredi 1er décembre, est bien une réponse européenne à l’initiative de Pékin, qui a, depuis 2013, investi des dizaines de milliards d’euros dans des ports, routes et autres ponts sur tous les continents. Lire aussi Article réservé à nos abonnés La Chine promet à l’Afrique des vaccins plutôt que des financements

Elle vise à mobiliser jusqu’à 300 milliards d’euros de fonds publics et privés d’ici à 2027 dans des projets d’infrastructures en dehors de l’Union européenne (UE), dans les pays voisins des Balkans occidentaux, en Afrique, mais aussi en Amérique du Sud ou en Asie. « Les investissements dans le numérique, la santé, le climat, les secteurs de l’énergie et des transports, ainsi que l’éducation et la recherche seront une priorité », souligne la Commission.

Respect de l’Etat de droit

Pour l’essentiel, son plan s’appuie sur des programmes déjà existants mais dont les fonds vont être réorientés. L’argent sera mis à disposition sous forme de prêts de la Banque européenne d’investissements, avec la garantie de l’UE, et d’institutions financières publiques européennes, comme l’Agence française de développement (AFD) en France ou la Kreditanstalt für Wiederaufbau (KFW) en Allemagne. Les Vingt-Sept contribueront, avec le budget communautaire, à hauteur de 18 milliards d’euros d’aides. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Les pays où ces investissements financés avec l’aide de l’UE seront faits devront respecter « l’Etat de droit, des standards en matière de droits de l’homme, sociaux, des droits des travailleurs », précise la Commission. « Nous voulons montrer qu’une approche assise sur des valeurs démocratiques peut fonctionner », a expliqué sa présidente, Ursula von der Leyen, et profiter aussi bien aux Européens qu’à leurs partenaires.

« Les fonctionnaires européens craignaient de se retrouver à investir de l’argent dans des éléphants blancs, ces infrastructures gigantesques et inutiles », explique une source européenne

La Commission avait lancé une stratégie comparable, en direction de l’Asie, en 2018. Mais, Jean-Claude Juncker, alors à la tête de l’institution, ne l’avait pas assez portée politiquement et elle s’était perdue dans la machine bruxelloise : elle a, à ce jour, permis de financer 9,6 milliards d’euros d’investissements… « Les fonctionnaires européens craignaient de se retrouver à investir de l’argent dans des éléphants blancs, ces infrastructures gigantesques et inutiles, ou que les fonds européens soient détournés », explique une source européenne.

La montée en puissance de la Chine, ces dernières années, a changé la donne. Et les Etats-membres les plus libéraux, que l’idée d’une initiative européenne pour répondre aux « routes de la soie chinoise » n’enthousiasmait pas il y a encore quelques années, ont évolué. Aujourd’hui, affirme un diplomate, « il y a un consensus des Vingt-Sept sur le sujet ». Lire aussi Article réservé à nos abonnés La Chine face au problème de dettes africaines insoutenables

D’autant que la pandémie a révélé certaines dépendances de l’UE, dont les chaînes de valeurs internationalisées se sont parfois révélées déficientes. Et qu’en ces temps de sortie de crise, la stratégie de Bruxelles représente une opportunité pour les entreprises européennes, alors que le G20 estime à 13 000 milliards d’euros le besoin d’investissements dans les infrastructures au niveau mondial.

« Contenir l’influence chinoise »

Pour les Européens, qui ont vu avec soulagement Donald Trump quitter la Maison Blanche et qui travaillent à rétablir les relations transatlantiques, l’initiative « Global Gateway » présente un autre avantage de taille : elle n’est pas pour déplaire aux Etats-Unis de Joe Biden, obsédés par leur combat avec la Chine pour être la première puissance mondiale. « Global Gateway, c’est une manière d’encadrer et de contenir l’influence chinoise. Et cela, Washington apprécie », commente un diplomate.

Certains des pays, qui avaient ouvert leurs bras à Pékin, et à ses largesses, regrettent de lui avoir fait si bon accueil, et considéreront avec bienveillance le projet communautaire

La stratégie communautaire s’inscrit d’ailleurs dans le sillage du G7 qui s’est tenu en Cornouailles (Royaume-Uni) en juin : il avait alors été décidé d’investir 100 milliards de dollars par an (environ 88,3 milliards d’euros) dans les infrastructures des pays défavorisés en Afrique, en Asie ou encore en Amérique latine pour contrer les « routes de la soie ». Depuis, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont présenté leur plan. C’est désormais au tour des Européens.

« Pour nombre de pays, l’offre européenne sera bienvenue. Les relations entre Pékin et Washington sont tellement conflictuelles qu’il peut être compliqué pour eux de faire appel aux Etats-Unis pour les aider à financer leurs infrastructures », ajoute un diplomate. Par ailleurs, certains des pays qui avaient ouvert leurs bras à Pékin, et à ses largesses, regrettent de lui avoir fait si bon accueil, et considéreront avec bienveillance le projet communautaire. Ainsi le Monténégro, auquel la Chine a prêté 1 milliard de dollars pour financer une autoroute qu’elle devait construire, s’est retrouvé avant l’été incapable de rembourser sa dette. Redoutant de voir l’empire du Milieu saisir certaines de ses terres, comme le prévoyait le contrat, le pays a finalement obtenu de l’aide de banques européennes et américaines.

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« Global Gateway peut faire de l’Europe un véritable acteur géopolitique », argue Michael Clauss, l’ambassadeur allemand auprès de l’UE, qui a, auparavant, été en poste à Pékin. Tout dépendra de la manière dont le projet européen sera mis en place et de la gouvernance qui l’accompagnera. Là-dessus, pour l’instant, la Commission n’a pas donné beaucoup d’éléments. « L’empire du Milieu accélère », une série en cinq épisodes

Premier volet : Un bulldozer de la croissance mondiale

Deuxième volet : Un géant scientifique lancé à pleine vitesse

Troisième volet : Les premiers pas du yuan digital

Quatrième volet : Une puissance industrielle

Cinquième volet : La conquête commerciale

Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)