Politique monétaire et transition énergétique (Le Monde)

« Si les banques centrales ont pu sauver les économies, pourquoi ne le feraient-elles pas pour le réchauf­fement climatique ? »

Chronique

auteur

Eric Albert

Londres, correspondance

Alors que l’équilibre climatique de la planète est en jeu, les banques centrales peuvent-elles rééditer leurs interventions de 2008 face au krach et de 2020 face à la pandémie, s’interroge Eric Albert, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié le 30 novembre 2021 à 05h45 Temps de Lecture 3 min

Chronique. C’était le premier jour de la COP26 à Glasgow, le 1er novembre. Alors que des dizaines de discours s’enchaînaient, de Boris Johnson à Joe Biden en passant par Emmanuel Macron, Mia Mottley a soudain retenu l’attention. En quelques minutes, la première ministre de la Barbade a su trouver les mots justes pour rappeler l’urgence présentée par le changement climatique pour une petite île des Caraïbes comme la sienne : « [Limiter le réchauffement à] 1,5 °C est ce qu’il nous faut pour survivre ; 2 °C, c’est une peine de mort. »

Comme tous les Etats vulnérables le font, Mme Mottley réclame des financements pour mieux se préparer. Les terres de la Barbabe sont très basses et menacées par la montée des eaux. Pour réunir l’argent, elle avance une proposition concrète : le Fonds monétaire international (FMI) pourrait émettre chaque année, pendant vingt ans, 500 milliards de dollars (443,27 milliards d’euros) de droits de tirages spéciaux (le DTS, la « monnaie » du FMI composée d’un panier de devises). Lire l’éditorial du « Monde » : Les rendez-vous manqués de la COP26

Utopique ? Comment donc le FMI pourrait-il soudain émettre de telles sommes ? L’argent pousse-t-il sur les arbres ? Mme Mottley a une réponse toute faite : « Les banques centrales des pays les plus riches ont réalisé 25 000 milliards de dollars de quantitative easing[achats d’actifs] en treize ans, dont 9 000 milliards depuis dix-huit mois. Si on avait utilisé ces 25 000 milliards pour financer la transition énergétique, la transition de notre alimentation et de nos transports, on parlerait actuellement d’un réchauffement de 1,5 °C. » Et précise : « Si vous trouvez que 500 milliards, c’est beaucoup, devinez quoi, ce n’est que 2 % de ces 25 000 milliards. » Privilège abonnés Newsletter « La lettre des idées » Votre rendez-vous hebdomadaire avec la vie intellectuelle. S’inscrire

Son message pose une excellente question : si les banques centrales ont pu venir au secours des banques lors de la crise de 2008, si elles ont pu sauver les économies pendant la pandémie, pourquoi ne le feraient-elles pas pour un problème aussi urgent et complexe que le réchauffement climatique ?

L’impensable est devenu vrai

Soyons honnête : à l’heure actuelle, cette proposition n’a pratiquement aucune chance d’aboutir. Le mandat des grandes banques centrales – maintenir la stabilité des prix – ne leur permet absolument pas d’aller d’elles-mêmes financer des projets ad hoc de lutte contre le réchauffement climatique, particulièrement si ceux-ci se trouvent hors de leur propre juridiction. Quant à convaincre le FMI et, avec lui, ses actionnaires, les grands pays de la planète, d’émettre de telles sommes, bon courage… La proposition de Mme Mottley n’a d’ailleurs guère été reprise ni débattue pendant la COP26 à Glasgow.

Et pourtant, que répondre de convaincant à la première ministre barbadienne ? Comment expliquer que l’intervention des banques centrales, qui a très bien fonctionné face à un virus ou à une crise financière majeure, ne peut pas être utilisée quand l’équilibre climatique de la planète est en jeu ? Comment faire valoir que la rigueur comptable et le sérieux monétaire seraient des valeurs trop importantes pour être contournées ? Lire aussi Article réservé à nos abonnés Simon Stiell : « Pendant que les pays puissants continuent de délibérer, la mer continue de monter et nous, on continue de lutter »

Il est évident qu’une banque centrale ne peut pas faire n’importe quoi. L’histoire économique est remplie d’interventions qui ont fini par la ruine d’un pays, avec inflation galopante et dévaluation de la monnaie. Regardez le Liban, où la banque centrale était d’une opacité complète, ou encore les récents jeux dangereux de la banque centrale turque, dont la baisse des taux d’intérêt à rebours des attentes a provoqué une violente chute de la livre, la monnaie nationale.

Reste que, depuis 2008, les grandes banques centrales occidentales se sont inventé des marges de manœuvre chaque fois plus importantes. Les taux d’intérêt à zéro ont d’abord stupéfié, avant de devenir négatifs. Les achats directs d’actifs sur les marchés, au début exceptionnels, sont devenus la norme. Le bilan des quatre grandes banques centrales (Fed, Banque centrale européenne, Banque du Japon, Banque centrale de Chine) a été multiplié par six en quinze ans. C’était censé être impensable, allant contre toute orthodoxie. C’est pourtant arrivé. Alors pourquoi pas le climat ? Lire aussi Article réservé à nos abonnés Climat : la COP26 accouche d’un accord en demi-teinte

Eric Albert(Londres, correspondance)