Mario Draghi, la dernière chance de l’Italie (Le Monde)

Appelé à Rome, l’ancien président de la Banque centrale européenne a une mission : redresser l’économie italienne grâce à l’argent de la relance communautaire. Mais résoudre les problèmes structurels dont souffre le pays est une tâche herculéenne.

Par Marie Charrel et Jérôme Gautheret(Rome, correspondant) Publié hier à 01h31, mis à jour hier à 18h10

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Mario Draghi face aux députés du Parlement italien, en avril 2021.
Mario Draghi face aux députés du Parlement italien, en avril 2021. ALBERTO PIZZOLI / AFP

L’« expérience Draghi » a commencé comme un grand classique du parlementarisme italien. Face à un blocage institutionnel survenant en pleine situation de crise, au cœur de la pandémie de Covid-19, le président de la République constate l’absence de solution classique et convoque une figure apolitique, placée au-dessus des partis, pour sortir le pays de l’ornière. Après Carlo Azeglio Ciampi (1920-2016) en 1993, Lamberto Dini en 1995 et Mario Monti en 2011, c’est l’ancien gouverneur de la Banque d’Italie et ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi que le président Sergio Mattarella a chargé de constituer un gouvernement, le 2 février.

Avec ses devanciers, Mario Draghi, diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT), partage un profil d’économiste de haute volée et une solide légitimité aux yeux des milieux d’affaires, y compris à l’international. Mais les comparaisons s’arrêtent là. Car les circonstances sont tout autres. Là où ses prédécesseurs avaient pour mission première de rassurer les investisseurs et de contrôler les déficits, l’ancien banquier central a été choisi pour sa capacité supposée à répondre au défi inverse : celui de dépenser de la façon la plus efficace qui soit la manne de 191,5 milliards d’euros affectée au pays au titre du plan de relance européen décidé à l’été 2020, après l’éclatement de la pandémie de Covid-19. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Rome n’est pas Francfort, et “la magie Draghi” risque de ne pas durer »

Après trois décennies de sous-investissement public causé par les cures d’austérité à répétition, l’Italie voit arriver une occasion en or d’inverser la tendance, et il s’agit de ne surtout pas passer à côté. Tel est le mandat qui a été confié à Mario Draghi par la quasi-totalité des forces politiques du pays – exception faite des souverainistes de Fratelli d’Italia.

134 investissements et 63 réformes dans un premier temps

Pour consolider ce très large socle, l’ancien président de la BCE a constitué un gouvernement incluant des responsables politiques de tout bord, y compris issus de la Ligue de Matteo Salvini (extrême droite). Cependant, ce sont des profils plus « techniques » qui ont été choisis pour occuper les postes directement concernés par l’affectation des fonds européens. Daniele Franco, ancien de la Banque d’Italie (ministre de l’économie et finances), Vittorio Colao, PDG de Vodafone entre 2008 et 2018 (innovation et transition numérique), ou le physicien Roberto Cingolani (transition écologique) sont ainsi en première ligne sur ces dossiers, et ils ne répondent qu’à Mario Draghi. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Les ministres « politiques » sont contraints d’accepter cet état de fait, avec plus ou moins de bonne grâce. En coulisse, les responsables de la Ligue de Matteo Salvini peuvent se plaindre de ne pas être associés aux décisions et de devoir avaliser en conseil des ministres des décisions dont ils ont à peine eu le temps de prendre connaissance, mais ils n’ont guère le choix. Car, depuis son arrivée, Mario Draghi a un objectif : aller vite. Très vite. Il agit par décret ministériel, afin d’éviter de longs débats parlementaires et mettre en œuvre son Piano Nazionale di Ripresa e Resilienza (PNRR), sans perdre une minute. Celui-ci prévoit, dans sa première phrase, 134 investissements et 63 réformes visant à moderniser la Péninsule avec les 191,5 milliards de l’Europe. Cela, en ciblant les points de blocage de l’économie.

« C’est un banquier central avec une vision politique : il est le messie que la classe entrepreneuriale attendait », Edoardo Secchi, chef d’entreprise et président du Club Italie-France

La réforme de la justice civile et pénale, dont la lenteur est l’un des gros points noirs du pays, est ainsi passée en septembre. Elle devrait permettre de désengorger peu à peu les tribunaux. Au programme, également, une réforme de la concurrence et celle du cadastre, visant à régulariser le quelque 1 million de « maisons fantômes », enregistrées nulle part et échappant à l’impôt foncier, minant les ressources fiscales du pays. Le président du conseil ambitionne également de réviser la réforme des retraites dite « quota 100 », lancée en 2019 par la Ligue, qui avance à 62 ans l’âge de départ à la retraite. Il propose de repousser progressivement ce dernier à 66 ans.

« Un électrochoc salvateur »

En juillet 2012, en s’affirmant prêt à faire « tout ce qu’il faudra » pour protéger la monnaie unique, Mario Draghi, alors président de la BCE, avait mis un terme à la spéculation se déchaînant sur les dettes publiques européennes. Dans la foulée, il a déployé une série de mesures inédites qui ont consolidé l’union monétaire. Celui que l’on surnomme, depuis, « le sauveur de l’euro » saura-t-il en faire de même avec l’Italie ? Sa nomination a soulevé un espoir immense. « Après quarante ans d’immobilisme, il est en train de créer un électrochoc salvateur, estime Edoardo Secchi, chef d’entreprise et président du Club Italie-France. C’est un banquier central avec une vision politique : il est le messie que la classe entrepreneuriale attendait, celle qui a tourné le dos à Salvini ces derniers mois. » « C’est la première fois depuis longtemps qu’un gouvernement affiche une stratégie claire et précise », ajoute Lorenzo Codogno, ancien économiste en chef du Trésor italien, aujourd’hui consultant indépendant.

Ces décennies de stagnation sont le résultat d’une série de maux structurels : faiblesse de la productivité, dette publique élevée ou fossé entre le Nord et le Mezzogiorno du Sud

Car Draghi connaît l’ampleur de l’urgence. En dépit du rebond de 2,6 % enregistré par le produit intérieur brut (PIB) au troisième trimestre, essentiellement lié au rattrapage après la récession de 2020 (− 8,9 %), l’économie ne va pas bien. Les chiffres illustrent la profondeur du problème : si, en 2000, le PIB par habitant de la Péninsule était proche de ceux de la France et de l’Allemagne, il est désormais inférieur de respectivement 15 % et 25 %. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Brique par brique, l’Italie dresse une “petite muraille” face aux investissements chinois »

Ces décennies de stagnation sont le résultat d’une série de maux structurels : faiblesse de la productivité, dette publique élevée (155,6 % du PIB) ou fossé entre le Nord et le Mezzogiorno du Sud. Les grosses PME industrielles de Lombardie et de Vénétie ont su encaisser le choc de la concurrence chinoise, au début des années 2000, mais le tissu industriel du Sud s’est délité, après la privatisation des grandes entreprises d’Etat, laissant le champ libre aux Mafias. En Sicile et en Campanie, le taux de pauvreté dépasse aujourd’hui les 40 %, le double de la moyenne nationale.

« Faiblesse de l’éducation et déclin démographique »

S’ajoutent à cela les dysfonctionnements de l’appareil éducatif. « J’ai beaucoup de mal à recruter des jeunes, car les formations existantes sont trop éloignées du besoin des entreprises : c’est aujourd’hui le principal frein à mon développement », témoigne Massimiliano Valmori. Son entreprise de 45 salariés, fondée par son grand-père en 1963, fabrique des canapés à Forli, non loin de Bologne, dans le nord de la Botte. Lire aussi Article réservé à nos abonnés En Italie, la méthode Draghi à l’épreuve du rebond de la pandémie de Covid-19

Le problème est plus marqué encore dans le Sud, où le niveau d’éducation général est, en outre, nettement plus bas. En Sicile et dans les Pouilles, 47 % et 48,1 % des 25-64 ans ont un niveau de formation inférieur au baccalauréat, selon Eurostat, contre 28,5 % dans le Frioul-Vénétie-Julienne ou 34,3 % en Vénétie. Un phénomène encore aggravé par l’émigration massive des jeunes diplômés. « Ces deux problèmes, faiblesse de l’éducation et déclin démographique, sont sans doute les plus préoccupants », s’inquiète Nicola Nobile, spécialiste du pays chez Oxford Economics.

« Le vrai problème du pays est moins d’adopter les réformes que de les mettre effectivement en œuvre », Fabrizio Tassinari, politologue à l’Institut universitaire européen de Florence

La méthode Draghi permettra-t-elle de les surmonter ? « Le pays vit un moment exceptionnel, mais je doute qu’il parvienne à résoudre les plus graves handicaps de long terme, qui exigent un changement culturel d’ampleur, estime Fabrizio Tassinari, politologue à l’Institut universitaire européen de Florence. D’autant que le vrai problème du pays est moins d’adopter les réformes que de les mettre effectivement en œuvre. » En raison du manque de compétence d’une administration vieillissante et peu numérisée, une partie des décrets d’application se perd dans les tuyaux bureaucratiques.

« Instaurer de solides bases pour la suite »

« En outre, le risque de voir le gouvernement suivant défaire une partie des réformes est élevé », prévientNicola Nobile. Car l’expérience Draghi est appelée à ne durer que quelques mois. En janvier 2022, les parlementaires italiens devront élire le prochain président de la République. Mario Draghi, qui faisait figure de grandissime favori il y a quelque temps encore, a vu paradoxalement sa cote fléchir en se rendant indispensable au poste de président du conseil, si bien que, aujourd’hui, les seuls à défendre l’idée de son élection sont ses opposants…

Si la bataille pour l’élection du nouveau chef de l’Etat ne provoque pas de dommages à sa majorité, le président du conseil pourrait tenir quelques mois de plus. Mais, dans tous les cas, l’actuelle législature arrivera à son terme au premier trimestre de 2023, et, d’ici là, le contexte de campagne électorale provoquera inéluctablement des frictions dans la majorité. Les quelques mois qui restent suffiront-ils vraiment pour « réparer » l’Italie ? « Draghi peut au moins enclencher la mise en mouvement du pays et instaurer de solides bases pour la suite », veut croire Lorenzo Codogno. A Bruxelles, beaucoup sont certains d’une chose : si lui échoue à réformer l’Italie, personne ne le pourra. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Avec Mario Draghi comme chef du gouvernement, l’Italie entre attentes et espoirs

La question est d’autant plus cruciale que les enjeux dépassent ceux du seul cadre national. « Le succès de ce plan est aussi déterminant pour le futur de l’Union européenne », détaille Teresa Coratella, du Conseil européen pour les relations internationales, un think tank indépendant. Les pays frugaux scruteront de près la capacité de Rome à bien utiliser l’argent versé par Bruxelles. Jusqu’ici, la Botte fait plutôt figure de mauvais élève en la matière : seulement 40 % des 73 milliards d’euros ainsi alloués dans le cadre des fonds européens 2014-2020 ont été dépensés. « Si Rome échoue à nouveau, il sera difficile de convaincre l’Allemagne et les Nordiques qu’il faut pérenniser les mécanismes de solidarité en Europe et assouplir des règles budgétaires », conclut un diplomate européen.

Marie Charrel et Jérôme Gautheret(Rome, correspondant)