L’inflation en zone euro au plus haut depuis trente ans

Elle atteint 4,9 % en zone euro en novembre, et 6 % en Allemagne. Mais la majorité des économistes continue à penser que le phénomène est temporaire.

Par Eric Albert(Londres, correspondance) et Béatrice Madeline Publié le 30 novembre 2021 à 17h54, mis à jour hier à 08h42

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Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort (Allemagne), en 2016.
Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort (Allemagne), en 2016. KAI PFAFFENBACH / REUTERS

« Les chiffres de l’inflation pour novembre sont sortis et on espère que, cette fois-ci, ce sera vraiment le pic. » Frederik Ducrozet, stratégiste chez le gérant de fortune Pictet, résume bien le sentiment général qui dominait après la publication, mardi 30 novembre, de l’indice des prix en zone euro : à + 4,9 % en novembre, il est à son plus haut niveau depuis trente ans.

Mois après mois, les économistes et les banquiers centraux estiment que le phénomène est passager. Mois après mois, ils sont démentis. Certains pays sont particulièrement touchés : 6 % en Allemagne ; 7,1 % en Belgique ; 8,4 % en Estonie et 9,3 % en Lituanie… La France reste pour l’instant relativement épargnée, avec un indice des prix en hausse de 3,4 %. « De nombreux éléments indiquent que l’inflation est moins temporaire que ce qu’on pensait initialement », reconnaît Eric Dor, le directeur des études économiques à l’Ieseg, une école de commerce. Lire aussi Article réservé à nos abonnés L’inflation frappe durement l’Europe centrale

Il y a seulement un an, en novembre 2020, en pleine pandémie, la zone euro était en désinflation, avec un indice des prix en recul de 0,3 % sur un an. En juin, alors que les campagnes de vaccination permettaient la réouverture des économies, il passait à une hausse de 1,9 % ; puis 3,4 % en septembre, 4,1 % en octobre et aujourd’hui 4,9 %. Sachant que la Banque centrale européenne (BCE) vise officiellement 2 % d’inflation, est-il temps de paniquer ?

Violente correction

Certainement pas, répondent en chœur les économistes et la BCE, qui soulignent que le phénomène est – au moins en partie – temporaire. Ils ont pour eux quelques solides arguments. Le principal est que le choc des prix vient avant tout de l’envolée du coût de l’énergie (+ 27 % sur un an en zone euro). La flambée du pétrole et du gaz s’est transformée sans surprise en une hausse du prix de l’essence à la pompe et des factures d’électricité. Hors énergie, l’inflation en zone euro est de 2,5 %. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Or, le prix du pétrole pourrait avoir atteint un sommet. La découverte du variant Omicron a créé une violente correction ces derniers jours, avec un baril en chute de 20 % depuis mi-octobre. « Plus de la moitié de la hausse des prix en France est liée à celle de l’énergie, c’est énorme, note Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Le retournement des prix des matières premières et du pétrole pourrait signifier qu’on atteindra le pic d’inflation un peu plus vite que prévu. » Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le retour de l’inflation inquiète les Européens, qui peinent à trouver une réponse coordonnée

D’autres phénomènes statistiques expliquent la sévérité de l’inflation. L’Allemagne avait baissé sa TVA de 19 % à 16 % au début de la pandémie, avant de la remettre à son niveau précédent en janvier 2021. A lui seul, le phénomène compte pour un point d’inflation en Allemagne, calcule Yannick Kalantzis, de la Banque de France : « Mécaniquement, cet effet va disparaître au 1er janvier 2022 », précise-t-il.

Enfin, la comparaison avec 2020 est faussée. L’économie était alors paralysée et les prix ont dégringolé. L’évolution sur deux ans permet de remettre le phénomène en perspective : par rapport à 2019, l’inflation en zone euro est de 2,3 % en rythme annuel. Reste que tous ces arguments sont utilisés depuis des mois et que les prix continuent à surprendre à la hausse. L’inflation dite « sous-jacente » (hors énergie, alimentation, tabac et alcool) atteint désormais 2,6 % en zone euro. Son plus haut niveau depuis la création de la monnaie unique.

Ajouter du désordre au désordre

« Le scénario d’une inflation temporaire ne fonctionne qu’à deux conditions, note M. Dor. Il faut que les pénuries dans les chaînes logistiques se résorbent, et qu’il n’y ait pas de boucle inflation-salaire. » Dans les deux cas, il n’existe pas de certitude sur l’évolution de ces prochains mois.

Les pénuries, en particulier, sont très difficiles à prévoir. Les confinements successifs ont complètement désorganisé les approvisionnements. Tour à tour, il y a eu des pénuries de bois, de ciment, de papier… Le transport fonctionne mal : les porte-conteneurs font la queue pour entrer dans les ports européens ou américains, puis repartent à vide vers l’Asie. Le manque de semi-conducteurs est particulièrement criant, au point de mettre au chômage technique une large partie des chaînes de montage automobiles. L’émergence du variant Omicron, qui vient ajouter du désordre au désordre, risque de faire empirer la situation. Lire aussi Article réservé à nos abonnés La production industrielle baisse en Europe, étouffée par les pénuries

Quant aux salaires, ils semblent rester relativement sages pour l’instant. En Allemagne, les négociations salariales ont débouché sur une hausse moyenne de 0,9 % au troisième trimestre. Contrairement aux Etats-Unis, où l’inflation est de 6,2 % et où les rémunérations progressent fortement, il n’y a guère d’inflation autogénérée en zone euro. « Mais je ne peux pas croire que la baisse du pouvoir d’achat provoquée par l’inflation ne finira pas par provoquer des demandes de hausse de salaires », conclut M. Dor. A moins que l’envolée actuelle des prix ne soit effectivement temporaire et apparaisse comme un épiphénomène dans quelques mois. Aux Etats-Unis, la poussée inflationniste risque de durer

Changement de ton à la banque centrale américaine. Le président de la Fed, Jerome Powell, ne veut plus qualifier l’inflation aux Etats-Unis de « temporaire », estimant désormais qu’elle risque de durer encore des mois. La hausse des prix est au plus haut depuis trente et un ans aux Etats-Unis. La Fed s’attend à ce que les « pressions inflationnistes se maintiennent pendant une bonne partie de l’année prochaine », puis « diminuent au cours du second semestre » 2022, a détaillé le président de la banque centrale devant la commission bancaire du Sénat, mardi 30 novembre. Dès lors, la Fed qui entend bien ne pas laisser l’inflation s’installer pourrait accélérer la réduction des achats d’actifs entamée début novembre, a déclaré M. Powell.

Eric Albert(Londres, correspondance) et Béatrice Madeline