Les marchés financiers en équilibre précaire face à la hausse des taux d’intérêt

Alors que le soutien public a alimenté la croissance des marchés durant la crise sanitaire, ces derniers risquent d’être impactés par le resserrement des politiques monétaires amorcé par les banques centrales à travers le monde.

Par Eric Albert Publié le 23 novembre 2021 à 11h48

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« On enlève les petites roues. » Le titre de l’étude de Morgan Stanley, publiée le 14 novembre, résume bien la délicate phase qui attend les marchés financiers : partout dans le monde, les banques centrales resserrent leur politique monétaire. Avec la fin de leur intervention et les hausses des taux d’intérêt, les marchés financiers vont devoir apprendre à rouler par eux-mêmes. Au risque de chuter sévèrement ? Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le CAC 40, qui a pris 25 % depuis janvier, est à son plus haut niveau depuis vingt et un ans

La pandémie de Covid-19, qui a pourtant provoqué un gel sans précédent des économies, s’est à peine fait sentir sur les marchés. Aux Etats-Unis, le S&P 500, le principal indice boursier, atteint actuellement son record historique, ayant progressé de 44 % depuis janvier 2020. Même chose en France, où le CAC 40 est aussi au plus haut de son histoire, en progression de 18 % sur la même période.

La flambée des prix vient d’un « soutien budgétaire et monétaire sans précédent », rappelle la banque Morgan Stanley dans un rapport

Les prix immobiliers flambent également un peu partout, en particulier dans toutes les grandes villes. Aux Etats-Unis, un logement se vend aujourd’hui en moyenne 404 000 dollars (359 000 euros), 22 % de plus qu’avant la crise. En France, l’immobilier a pris 5,9 % sur un an (entre le troisième trimestre 2020 et le deuxième trimestre 2021), malgré les confinements successifs. Les matières premières, le pétrole ou encore les produits alimentaires sont aussi en hausse. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Cette flambée tous azimuts vient d’un « soutien budgétaire et monétaire sans précédent », rappelle Morgan Stanley. En Europe et aux Etats-Unis, les gouvernements ont tous pratiqué le même « quoi qu’il en coûte », à coups de chômage partiel, d’aides sociales exceptionnelles et de prêts garantis par l’Etat. Du côté des banques centrales, l’intervention a aussi été exceptionnelle : tous les taux d’intérêt sont passés à zéro, voire à des niveaux négatifs, tandis que les achats d’actifs ont atteint des records. La Banque centrale européenne (BCE) a par exemple dépensé 2 000 milliards d’euros depuis le début de la pandémie, en mars 2020, permettant aux Etats de se financer sans douleur.

Privés d’argent facile

Cet argent est venu alimenter les marchés financiers. Plutôt que d’acheter des dettes, qui ne rapportent rien, les investisseurs se sont reportés sur les actifs à risque, notamment les actions, ce qui a fait flamber les Bourses. Les particuliers ont pu emprunter à des niveaux très faibles, ce qui soutient les prix immobiliers. Mais cette intervention touche à sa fin. La pandémie est relativement sous contrôle, les économies se sont rouvertes et surtout l’inflation s’envole. Aux Etats-Unis, elle atteint 6,2 %, en zone euro 4,2 %. Les banques centrales sont obligées de réagir.

En Europe, plusieurs d’entre elles ont commencé à augmenter leurs taux : la Norvège, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Roumanie… La Banque d’Angleterre a laissé entendre qu’elle s’apprêtait à faire de même, sans doute dès le mois de décembre. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale américaine (Fed) n’en est pas encore là, mais elle réduit désormais son rythme de rachat d’actifs. La BCE sera sans doute la dernière à agir, mais elle est très attendue lors de sa prochaine réunion de décembre, quand elle devra dévoiler la façon dont elle réduira son plan de rachat de dettes. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Biden reconduit Jerome Powell à la tête de la Fed pour lutter contre l’inflation

Privés de leur source d’argent facile, les marchés vont-ils dévisser ? En 2013, la Fed avait pris par surprise les marchés, en commençant à augmenter ses taux plus vite que prévu. Les Bourses avaient violemment tangué, tandis que les rendements des obligations s’étaient vivement tendus. Cette fois-ci, Jerome Powell, le président de la Fed, mais aussi Christine Lagarde (BCE) et les autres dirigeants de banques centrales sont sur leurs gardes. Ils préviennent les marchés de leur action très en amont, évitant toute mauvaise surprise.

La remontée des taux d’intérêt pourrait néanmoins marquer un tournant majeur. Ceux-ci sont sur une baisse tendancielle de très long terme, qui a débuté dans les années 1980. La fin de la pandémie pourrait être la fin de ce cycle, et tout l’équilibre des marchés financiers s’en trouverait modifié.

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