« Inflation : espérons que les années 2020 ne ressemblent pas aux années 1970 »

  • L’expérience d’Arthur Burns, président de la Fed de 1970 à 1978 et considéré comme l’un des responsables de la longue stagflation de cette période, peut nous éclairer sur les erreurs à éviter aujourd’hui, estime dans sa chronique Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde ».

Publié le 29 novembre 2021 à 11h34 Temps de Lecture 4 min

Chronique. « Dans un monde qui change vite, les occasions de faire des erreurs sont légion. » Arthur Burns savait de quoi il parlait. Au cours de ses deux mandats à la tête de la Réserve fédérale (Fed), de 1970 à 1978, l’ex-conseiller de Richard Nixon s’est beaucoup trompé, alors que les Etats-Unis étaient confrontés à l’après-guerre du Vietnam, à la suspension de la convertibilité du dollar en or et à deux chocs pétroliers. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Coup de semonce à Wall Street : les marchés s’inquiètent d’une stagflation et du blocage politique à Washington

De sa présidence à la banque centrale des Etats-Unis, l’histoire a surtout retenu ses faux pas de politique monétaire qui conduisirent à une période de stagflation, mélange de deux phénomènes que l’on croyait jusqu’alors incompatibles : une forte inflation et une faible croissance économique débouchant sur un chômage de masse. Ironie du sort, c’est un démocrate, Paul Volcker, qui appliqua les recettes de l’école monétariste pour éteindre l’incendie. Il releva le taux directeur de la Fed de neuf points entre 1979 et 1981 pour le porter à 20 %. Un remède de cheval qui eut raison de la hausse des prix et des salaires, mais aussi de la croissance et de la présidence de Jimmy Carter. Privilège abonnés Newsletter « La lettre des idées » Votre rendez-vous hebdomadaire avec la vie intellectuelle. S’inscrire

Jerome Powell, qui est sur le point d’être renouvelé à la tête de la Fed, et Christine Lagarde, son homologue à la Banque centrale européenne, sont à leur tour confrontés au risque inflationniste. La hausse des prix atteint 6,2 % aux Etats-Unis, un record depuis 1990, et 4,1 % en zone euro.

Argent gratuit

Eux aussi doivent composer avec un monde en mutation accélérée. Le choc de la pandémie et les incertitudes qu’elle génère accroissent d’autant plus la probabilité de faire des erreurs, que les banques centrales ne savent pas comment sortir de la situation qu’elles ont elles-mêmes créé. En inondant le système financier de liquidités et en rendant l’argent gratuit avec des taux d’intérêt proches de zéro, elles ont favorisé la formation de bulles spéculatives (immobilier, Bourse), encouragé un endettement mondial qui avoisine les 300 000 milliards de dollars, tout en aggravant les inégalités. Lire la chronique de Thomas Piketty : Article réservé à nos abonnés « La création monétaire peut-elle nous sauver ? »

Mettre fin à cette ère de l’argent magique, c’est prendre le risque de casser une croissance chèrement acquise et déstabiliser des marchés financiers jamais rassasiés de liquidités. Persévérer dans ces politiques dites « non conventionnelles » serait tout aussi hasardeux. Même si les années 1970 ne sont pas les années 2020, l’expérience d’Arthur Burns est là pour nous éclairer.

Sa principale erreur fut d’accorder trop d’importance aux causes « exogènes » de l’inflation. Burns a été d’abord persuadé que le problème provenait du pouvoir excessif des syndicats pour négocier des hausses de salaires, et du monopole de certaines grandes entreprises qui leur permettait d’augmenter les prix à leur guise. Mais le contrôle des prix instauré par Nixon en août 1971 échoua à calmer l’inflation.

Burns pointa ensuite la flambée des prix agricoles (due à de mauvaises récoltes) et l’envolée des cours du pétrole après la guerre du Kippour. Des facteurs « transitoires », comme le disent actuellement les banques centrales et la majorité des économistes. Pourtant, en 1974, lorsque le prix du baril commença à refluer et que les caprices de la météo se dissipèrent, permettant des récoltes plus abondantes, l’inflation repartit de plus belle.

Mutations profondes

En désespoir de cause, Burns imputa l’inflation aux déficits publics, n’hésitant pas à biaiser les statistiques pour appuyer sa thèse. Lorsque le président de la Fed réalisa enfin que le principal moteur de la hausse des prix était la politique monétaire accommodante qu’il menait sous l’amicale pression de Nixon, il était déjà trop tard. En laissant plonger les taux d’intérêt réels (hors inflation) en territoire négatif, le but était de faire réélire ce dernier. L’affaire du Watergate en décida autrement, mais, sur le plan économique, les Etats-Unis mirent dix ans à s’en remettre.

Si l’histoire ne se répète pas, certains comportements peuvent se reproduire. Le bel unanimisme actuel tendant à affirmer que les perturbations post-Covid ne seraient que passagères a ainsi des airs de seventies. Comme à l’époque, le conjoncturel fait oublier le structurel. Les mutations actuellement à l’œuvre (relocalisations, transition énergétique, déstabilisation du marché du travail) sont si profondes qu’il est difficile de prévoir quand leurs effets inflationnistes se stabiliseront. Mêmes si les discours sur le « transitoire » se font moins péremptoires qu’en début d’année, le message reste « tout est sous contrôle ». On aimerait en être aussi sûr.

Certains économistes nous disent que le pouvoir des syndicats n’est plus ce qu’il était et que la formation d’une boucle pernicieuse prix-salaires est devenue improbable. Sauf qu’entre-temps, dans la plupart des pays de l’OCDE, les salaires réels ont progressé moins vite que la productivité, aboutissant à une déformation du partage de la valeur ajoutée au profit du capital. Tôt ou tard, le rééquilibrage est inévitable. Sous-estimer ce potentiel inflationniste serait une erreur.

Pénuries de main-d’œuvre

L’Allemagne a donné le ton. La nouvelle coalition au pouvoir vient d’annoncer une hausse de 22 % du salaire minimum début 2022. De quoi nourrir les revendications salariales qui se multiplient un peu partout. Sur le long terme, le vieillissement de la population ne fera qu’entretenir les pénuries de main-d’œuvre et poussera les salaires vers le haut. Lire aussi Article réservé à nos abonnés En Allemagne, les économistes redoutent surtout la peur de l’inflation

Quant aux politiques expansionnistes, les experts nous disent que si elles n’ont pas déclenché d’inflation depuis 2009, il n’y a aucune raison qu’elles réveillent le monstre aujourd’hui. Le problème, c’est qu’à force d’en abuser les banques centrales se sont aventurées en terra incognita. La création de telles quantités de monnaie est-elle sans impact sur la valeur de celle-ci ? Les taux d’intérêt réels peuvent-ils rester encore longtemps décorrélés de la croissance et de la hausse des prix ?

Arthur Burns a appris à ses dépens que lorsque inflation apparaît, il est déjà trop tard pour s’en inquiéter. Espérons que les années 2020 ne ressemblent effectivement pas aux années 1970.

Stéphane Lauer(éditorialiste)