« En matière de technologie, le Royaume-Uni se rebiffe »

Le gouvernement britannique a demandé au gendarme de la concurrence de poursuivre son investigation sur l’acquisition du spécialiste national des microprocesseurs ARM par l’américain Nvidia. Une opération qui rappelle le caractère délicat des rachats de firmes stratégiques, note Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».

Publié le 17 novembre 2021 à 11h33 Temps de Lecture 2 min.

Le 14 septembre 2020, le groupe japonais SoftBank avait annoncé la cession de sa filiale britannique Arm, géant mondial des microprocesseurs, à l’américain Nvidia, champion des cartes graphiques.
Le 14 septembre 2020, le groupe japonais SoftBank avait annoncé la cession de sa filiale britannique Arm, géant mondial des microprocesseurs, à l’américain Nvidia, champion des cartes graphiques. KAZUHIRO NOGI / AFP

En matière de technologie, les joyaux de la couronne britannique ne dorment pas tranquillement dans la tour de Londres, mais s’activent sur le campus de Cambridge, au sein de la société ARM. Ils sont donc plus faciles à dérober. C’est ce que pensait Jensen Huang, le patron fondateur de l’américain Nvidia, un des leaders mondiaux des puces électroniques. Mais le royaume se rebiffe.

Mardi 16 novembre, Nadine Dorries, la ministre de la culture et du numérique, a annoncé que le gouvernement avait demandé à l’autorité de la concurrence, la Competition & Markets Authority, de lancer une enquête approfondie sur l’acquisition annoncée par Nvidia, en septembre 2020, pour 50 milliards de dollars (44 milliards d’euros). Lire aussi Article réservé à nos abonnés Arm, pépite technologique européenne, dans le viseur du géant américain Nvidia

Les gendarmes de la concurrence avaient mis l’accent, dès 2021, sur le risque très sérieux de pénalisation des clients d’ARM, autrement dit la plupart des producteurs de puces de la planète. Cette entreprise modeste de presque sept mille personnes a conçu une architecture particulière de microprocesseur – le cerveau d’un ordinateur ou d’un téléphone – très efficace concernant l’énergétique.

Vente de licences

Au lieu de vendre ses propres puces, elle a choisi de commercialiser sa technologie en vendant des licences. On les retrouve dans les smartphones, les ordinateurs, les télévisions, les centres de données et même les voitures autonomes. Elle est aujourd’hui une forme de « Suisse de l’électronique », partenaire de tous les industriels du secteur. Le rachat par l’un de ses gros clients pose donc de sérieux problèmes aux autres. C’est pourquoi les autorités de concurrence européenne et chinoise examinent aussi cette opération.

Le cabinet de Boris Johnson reconnaît qu’une telle opération pourrait affecter la sécurité nationale

Le souci se pose surtout pour le Royaume-Uni, qui ne dispose pas, dans ce domaine, d’autre société ayant une telle suprématie mondiale. Pourtant, quand le fonds d’investissement japonais SoftBank a pris le contrôle de l’entreprise, en juillet 2016, le gouvernement post-référendum sur le Brexit a bombé le torse, voyant dans cette acquisition géante la confirmation de l’attractivité britannique enfin libérée du joug européen. A présent, le cabinet de Boris Johnson reconnaît qu’une telle opération pourrait affecter la sécurité nationale. L’ambiance actuelle est à l’évidence moins euphorique que celle qui régnait fin 2016 chez les anti-européens du pays. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Elle souligne en outre que la cession d’une firme stratégique à un fonds d’investissement lointain est toujours risquée. En dépit de ses promesses de fidélité, Masayoshi Son, le fondateur de SoftBank, n’a pas résisté à une offre aussi généreuse, face aux difficultés de son groupe. Il ne se débarrassera pas si facilement de son bijou anglais.

Philippe Escande