« Contrairement aux conglomérats, les GAFA ne menacent pas que la concurrence, mais la vie démocratique elle-même »

Sous la pression des marchés, des géants industriels ont annoncé leur scission en plusieurs sociétés afin de stopper leur décote en Bourse. Pourtant, la diversification tous azimuts des titans du numérique ne semble pas effrayer les investisseurs, estime dans sa chronique Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde ».

Publié le 22 novembre 2021 à 00h58 – Mis à jour le 22 novembre 2021 à 09h38 Temps de Lecture 4 min

Chronique. C’est comme si la tour Art déco du Rockefeller Center plantée au cœur de New York, qui abrita longtemps le siège de General Electric (GE), s’effondrait sous son propre poids. Le poids de la dette, d’investissements à contretemps, d’activités financières opaques… Parachuté à la tête du conglomérat fin 2018, Lawrence Culp ne s’est pas senti l’héritier du prestigieux legs de Thomas Edison, fondateur en 1889 d’un groupe qui a accompagné la vie des Américains au XXsiècle. Il a annoncé, le 9 novembre, sa scission en trois sociétés centrées sur les équipements médicaux, l’énergie et l’aéronautique, seule à conserver le nom de General Electric.

La chute de cet empire américain, qui pesa un temps 1 % de la richesse nationale, n’est pas celle des activités nichées dans ces sociétés qui seront cotées à Wall Street. Elles continueront de dominer leurs marchés. Les réacteurs de GE équipent les deux tiers des avions commerciaux, ses produits « healthcare » sont une référence dans les hôpitaux et ses turbines génèrent un tiers de l’électricité mondiale. M. Culp se soucie beaucoup de ses actionnaires, mais il a aussi, dit-il, « la responsabilité d’agir vite pour modeler le futur de l’aviation, faire avancer la médecine de précision et guider la transition énergétique ». Lire aussi Article réservé à nos abonnés « La disparition de General Electric pose de nouveau la question de l’avenir des grands conglomérats »

En quinze ans, GE a perdu bien des couronnes, notamment celle de première capitalisation boursière mondiale, tombée de 594 milliards de dollars à moins de 110 milliards (soit 97 milliards d’euros) aujourd’hui. En 2015, le PDG d’alors, Jeffrey Immelt, a soldé l’ère de son légendaire prédécesseur, Jack Welch, en revendant l’essentiel de GE Capital, le pôle de services financiers qui avait fini par peser plus lourd dans les résultats que ses activités industrielles historiques. En 2018, le groupe a été exclu du prestigieux indice Dow Jones Industrial, où il figurait depuis sa création, en 1896.

Longue liste de géants démembrés

Le temps est aux « spin-off » (« scissions d’entreprise »). Dans la foulée de GE, l’américain Johnson & Johnson, qui se porte bien, a annoncé la séparation de ses activités grand public de la partie stratégique des vaccins, des médicaments et des appareils médicaux. Le japonais Toshiba, lui, est malade, et compte se tirer d’affaire en créant trois entités (énergie, semi-conducteurs, puces mémoires). Et un mouvement vient d’apparaître au sein des majors pétrolières et des grands électriciens, poussés à scinder les énergies fossiles de l’électricité sans CO2 pour attirer les investisseurs vers cette production verte. Lire aussi Article réservé à nos abonnés General Electric : la fin d’un conglomérat

Le mouvement avait été lancé au milieu des années 1980, quand la finance prit le dessus sur l’industrie. La liste est longue des géants démembrés, sans remonter à la Compagnie générale d’électricité, vendue par pans entiers à des concurrents étrangers : ITT, présent dans les télécoms, l’assurance, l’hôtellerie, les médias ; United Technologies, recentré sur l’aéronautique et la défense après la vente des ascenseurs et des équipements pour les bâtiments ; l’allemand Siemens, délesté de l’énergie et du médical, et son compatriote ThyssenKrupp, qui doit renforcer ses activités dans l’acier et la construction navale. Privilège abonnés Newsletter « La lettre des idées » Votre rendez-vous hebdomadaire avec la vie intellectuelle. S’inscrire

Ces géants touche-à-tout ont disparu sur décision de leurs dirigeants, mais plus souvent sous la pression des marchés, qui ont imposé une spécialisation par métier pour régler le problème de la forte « décote de conglomérat » en Bourse. Un processus très différent des monopoles, cassés en plusieurs morceaux aux Etats-Unis en application du Sherman Antitrust Act voté en 1890. La Standard Oil et American Tobacco n’y échappèrent pas vingt ans plus tard, pas plus que le géant des télécoms AT&T en 1984 ; Microsoft l’évita de justesse au début des années 2000, moyennant des compromis.

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Arsenal d’une puissance hors normes

Or, la double tendance du monopole et du conglomérat est revenue en force avec la croissance tous azimuts des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Les géants sont devenus des titans, pour reprendre l’image de l’économiste François Lévêque dans Les Entreprises hyperpuissantes (Odile Jacob, 232 pages, 22,90 euros). A force d’avoir érigé de hautes barrières à l’entrée de leur domaine, quitte à privilégier d’abord la croissance sur la rentabilité, ils sont devenus plus menaçants pour la concurrence que GE, qui se disputait les marchés avec Siemens, Philips ou Toshiba.

La Big Tech s’est constitué un arsenal d’une puissance hors normes : montagnes de capital, implantation planétaire, notoriété écrasante, captation des talents, avance technologique et investissements massifs dans la recherche et développement (R&D). Tout cela lui a donné accès aux secteurs d’avenir. Hégémoniques dans un métier historique où des centaines de millions de « clients » assurent une grosse part de leurs profits, les sociétés se sont diversifiées : voiture autonome, cloud, biotechnologies, intelligence artificielle, production de films et de séries, conquête spatiale… Et Wall Street apprécie, pour l’instant. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Comment l’Union européenne entend domestiquer les GAFA

Les politiques s’accommodaient bien des conglomérats, symboles d’une Amérique triomphante. Ils redoutent, au contraire, la puissance des titans numériques et se méfient de patrons comme Mark Zuckerberg, qui admet que « Facebook ressemble plus à un gouvernement qu’à une entreprise traditionnelle ». Ils ne menacent pas seulement la concurrence, mais la vie démocratique elle-même. Et ils sont sortis plus forts d’une crise sanitaire (où ils ont joué un rôle-clé), quand les Etats ont dû creuser leur dette pour soutenir l’économie. Lire aussi Article réservé à nos abonnés General Electric : la fin d’un conglomérat

A Washington et à Bruxelles, les plates-formes sont plus que jamais sous le feu croisé des gouvernements, des parlementaires et des organes antitrust. Joe Biden est sans doute sincère dans sa défense de la concurrence, sa lutte contre les « infox », son inquiétude pour la démocratie. Et le président américain n’a pas hésité à nommer des juristes aux convictions anti-GAFA bien ancrées à des postes stratégiques. Reste que, face à une Chine conquérante, Apple, Google, Amazon ou Facebook contribuent aussi à la puissance économique et technologique des Etats-Unis. Il le sait. Alors les démanteler comme de simples conglomérats…

Jean-Michel Bezat