Biden reconduit Jerome Powell à la tête de la Fed pour lutter contre l’inflation

Le président américain a, finalement, renommé l’actuel patron de la Fed, en dépit des appels de sénateurs progressistes qui souhaitaient son remplacement.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 22 novembre 2021 à 21h51 – Mis à jour le 23 novembre 2021 à 11h53

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Joe Biden a renommé Jerome Powell, 68 ans, pour un second mandat de quatre ans à la présidence de la Réserve fédérale américaine à compter du 1er février 2022. La tâche du président de la Fed est immense : ce républicain modéré va devoir piloter le retour à la normale de l’économie américaine, alors que l’inflation a atteint 6,2 % en octobre, une première depuis trente ans. Ce sujet est devenu un enjeu politique majeur aux Etats-Unis et empoisonne la présidence Biden, à un an des élections de mi-mandat. « Nous savons qu’il est dur pour les familles de faire face à la hausse des prix de l’essence, de l’alimentation, du logement et des autres biens essentiels », a déclaré, lundi 22 novembre, le président Biden en compagnie de M. Powell à la Maison Blanche, en assurant que le phénomène était « mondial ». Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les marchés financiers en équilibre précaire face à la hausse des taux d’intérêt

Ce besoin de stabilité est une des raisons pour lesquelles le président démocrate a résisté aux appels des sénateurs progressistes, telle la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, qui avait annoncé qu’elle voterait contre la reconduction de M. Powell : elle l’avait qualifié d’homme « dangereux » en raison de l’assouplissement du contrôle des banques.
Le président a donné à la sénatrice une semi-satisfaction puisqu’il a choisi de promouvoir au poste de vice-présidente de la Fed, Lael Brainard, 59 ans, une économiste démocrate nommée en 2014 sous Barack Obama au conseil des gouverneurs. Lire aussi Article réservé à nos abonnés La bataille pour la reconduction de Jerome Powell à la Fed bat son plein

Fin 2017, Donald Trump avait rompu avec la tradition qui voulait depuis Ronald Reagan (1981-1989) qu’un nouveau président des Etats-Unis ne change pas le président de la Fed : il avait choisi M. Powell, au détriment de Janet Yellen, une démocrate spécialiste du travail, devenue, entre-temps, secrétaire au Trésor de Joe Biden.

Objectif stabilité des prix et l’emploi

M. Biden a tardé à annoncer son choix en raison des divisions au sein du Parti démocrate, qui ne parvient pas à adopter définitivement le volet social et environnemental de son plan de reconstruction des Etats-Unis (Build Back Better). Renommer Powell, c’était risquer d’irriter l’aile gauche du parti et perdre des voix indispensables. Choisir Brainard, c’était s’aliéner les voix des sénateurs centristes, qui veulent un retour à une orthodoxie minimale. La confirmation de M. Powell, qui avait reçu en 2018 le soutien de 84 sénateurs sur 100, ne devrait pas poser de problème. « En ce moment, à la fois d’incertitude et de potentiels majeurs pour notre économie, nous avons besoin de stabilité et d’indépendance à la Réserve fédérale », a déclaré M. Biden, pour justifier la reconduction du républicain Powell, en insistant sur la nécessité d’accords transpartisans. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale commence à réduire son soutien à l’économie

M. Biden a donné à M. Powell une nouvelle mission, lutter contre les risques financiers induits par le réchauffement climatique, sujet sur lequel la Fed a, pour l’instant, été assez timide. Mais l’objectif majeur reste la stabilité des prix et l’emploi. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Le bilan de M. Powell donne lieu à des analyses contrastées. D’abord, lors de son premier mandat, il a résisté aux attaques incessantes de Donald Trump, comme l’a rappelé M. Biden, mais il a fini par faire ce que le président républicain lui demandait. A son arrivée à la présidence de la Fed, M. Powell avait commencé à remonter les taux jusqu’à 2,5 % en 2018, avant de se raviser, en raison de la chute de Wall Street et du risque de ralentissement économique. Il est devenu de facto un partisan de la surchauffe, une politique de taux bas, qui a conduit les Etats-Unis à retrouver un plein-emploi – 3,5 % de taux de chômage, un record depuis les années 1960 –, après la reprise pauvre en emplois connue sous Barack Obama.

Inflation amplifiée

Ensuite, en mars 2020, M. Powell a agi massivement et immédiatement lors de la crise liée au Covid-19, à la différence de la BCE qui a cafouillé quelques heures. Taux d’intérêts directeurs quasi nuls, achat massif de bons du Trésor pour assurer le financement des déficits publics et même achat quasi direct de la dette des entreprises, pour les empêcher de sombrer, la Fed a tout fait pour sauver l’économie et a encouragé l’Etat fédéral à engager des dépenses majeures. M. Powell fut, selon le Wall Street Journal, le président de la Fed la plus « colombe » depuis des décennies (par opposition aux faucons partisans d’une politique de stabilité stricte) et a fait de la réduction du chômage sa priorité absolue. A l’été 2020, en pleine pandémie, l’institution avait revu sa doctrine idéologique pour tolérer une inflation de facto supérieure à 2 %.

L’ennui, c’est que ces mesures – budgétaires et monétaires –, poursuivies sous Joe Biden, alors que l’économie rebondissait, ont conduit à une envolée des actifs boursiers et immobiliers et amplifié l’inflation. Un peu comme lors des chocs pétroliers des années 1970, l’inflation a été déclenchée par les goulets d’étranglement entravant la reprise de l’économie – pénurie de microprocesseurs, envolée du prix des matières premières, engorgement des ports, absence de main-d’œuvre. M. Powell assurait au printemps que cette inflation n’était que provisoire, mais il a dû reconnaître lors de sa dernière conférence de presse début novembre qu’elle se poursuivrait au moins dans les premiers mois de 2022. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Equipe Biden : Janet Yellen, une « colombe » à la tête du Trésor américain

La banque est prise à revers par un dérapage prédit au printemps par les économistes keynésiens modérés, tels l’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Larry Summers, et l’ex-économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard. Plus gênant, les salaires augmentent à un rythme de 4,9 %, chiffre inférieur à l’inflation, ce qui rogne le pouvoir d’achat des travailleurs américains, mais ce niveau est tel qu’une spirale inflation-salaires n’est plus exclue. La Fed doit donc agir. Elle va commencer par réduire ses achats de titres du Trésor : l’annonce en a été faite en novembre et l’enjeu est de savoir si la Fed ira plus vite que prévu, en raison des pressions inflationnistes. Ensuite, la question d’une remontée des taux d’intérêts n’est plus taboue et pourrait, selon les marchés, intervenir dès 2022.

La Fed réussira-t-elle à piloter un atterrissage en douceur de l’économie ? L’histoire montre que la tâche est délicate et peut conduire à une récession. Jerome Powell était l’homme qui avait sauvé l’économie américaine du Covid-19 lors de son premier mandat. Au cours du second, il est celui qui va devoir juguler l’inflation pour la première fois depuis trente ans. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, déconvenue sur le front de l’emploi

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