Pandémie et arrêt de la dynamique de développement des pays émergents (Le Monde)

Le grand bond en arrière des pays émergents, forcés de réajuster leur « stratégie d’insertion dans l’économie mondiale »

La pandémie de Covid-19 a stoppé net l’ascension des pays émergents, dont la croissance montrait déjà des signes de ralentissement. Une chute qui a replongé des millions de personnes dans la pauvreté.

Par Julien Bouissou Publié le 15 septembre 2021 à 06h07 – Mis à jour le 15 septembre 2021 à 16h40

Temps de Lecture 8 min.

Distribution de nourriture à Calcutta, en Inde, le 23 mai 2021. Le pays compte 85 millions de personnes en plus vivant dans l’extrême pauvreté.
Distribution de nourriture à Calcutta, en Inde, le 23 mai 2021. Le pays compte 85 millions de personnes en plus vivant dans l’extrême pauvreté. INDRANIL ADITYA / NURPHOTO VIA AFP

Pour Ford, le marché indien n’aura été qu’un mirage. Le constructeur automobile américain a annoncé le 9 septembre qu’il se retirait du pays après avoir cumulé plus de 2 milliards de dollars de pertes (près de 1,7 milliard d’euros) au cours des dix dernières années. Une fin de route douloureuse et inattendue pour une entreprise qui, il y a quelques années encore, voyait dans le géant asiatique et son 1,3 milliard d’habitants l’un des marchés automobiles les plus prometteurs de la planète.

En 2020, c’est Harley-Davidson qui a quitté le pays, précédé de General Motors en 2017. « Que des grandes entreprises comme Ford, qui investissent sur le long terme, se retirent d’un pays émergent comme l’Inde est inquiétant, explique Rebecca Ray, chercheuse au Global Development Policy Center de l’université américaine de Boston. Même si leur ralentissement avait déjà commencé il y a une dizaine d’années, la crise du Covid-19 aggrave cette tendance. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Inde, le miracle automobile se fait attendre

La crise a fait voler en éclats le concept des « émergents » popularisé dans les années 2000 par les banques d’affaires et les cabinets de conseil pour désigner les pays en développement à la croissance rapide, et en pleine insertion dans l’économie mondiale. Or depuis 2020, tous, sauf la Chine, sont tombés de leurs sommets avec des décrochages parfois violents, à l’instar de l’Inde et du Mexique, qui ont connu des récessions respectives de 8,7 % et 9,1 % l’an dernier.

Des écarts creusés

A en juger par leur taux de croissance, les émergents ne forment plus un groupe homogène tant les écarts se sont creusés en 2020, à la fois dans la même région, par exemple entre les Philippines (où le produit intérieur brut a chuté de 9,5 %) et le Vietnam (avec un PIB en hausse de 2,9 %), ou entre les continents. La récession a été contenue en Asie (l’économie a reculé de 1,5 %), mais marquée en Amérique du Sud (– 6,6 %). Alors que la croissance en Afrique était supérieure au reste du monde avant la pandémie (3,6 % contre 2,7 % en 2019), elle est repassée derrière la moyenne mondiale depuis le début de la pandémie.

A l’occasion de la crise, d’autres failles se sont ouvertes. « Alors que l’usage de la télémédecine explose en Chine et en Indonésie, le Laos et le Cambodge souffrent de pénuries d’électricité », relève Federico Bonaglia, directeur adjoint du Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pour l’OCDE, la reprise économique mondiale passe par une accélération de la vaccination contre le Covid-19

La classe moyenne, autre indicateur de développement des pays émergents, s’est également réduite avec des millions de familles qui sont retombées sous le seuil de pauvreté. Dans un rapport publié en 2020, la Banque mondiale montre que les pays à revenu intermédiaire totaliseraient 80 % des 100 millions à 150 millions d’habitants étant tombés dans l’extrême pauvreté à cause de la crise du Covid-19. L’Asie du Sud-Est est la région la plus touchée, suivie de l’Afrique subsaharienne. Ces nouveaux pauvres aux profils différents sont en majorité employés dans le secteur informel, dans l’industrie manufacturière ou dans la construction, et vivent dans les villes.

Protéger les économies

Si les émergents ont moins bien résisté à la crise que les économies avancées, c’est que les vieux pays riches disposent de marges de manœuvre budgétaires plus importantes et de banques centrales prêtes à tout pour protéger leurs économies. Le creusement du déficit public en 2020 a atteint les 8,7 points de PIB dans les pays avancés, contre 5,1 points chez les émergents. La crise sanitaire, qui avait relativement épargné en 2020 l’Afrique et l’Asie du Sud-Est, les a finalement frappées de plein fouet au cours des derniers mois, en raison d’un accès plus difficile aux vaccins. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Une relance économique mondiale à deux vitesses

Alors qu’au début de l’année 2021, un pays comme le Vietnam était cité en exemple par le Fonds monétaire international comme l’économie ayant « géré avec succès sa réponse à la pandémie », il se retrouve aujourd’hui à l’arrêt pour avoir sous-estimé les mutations du virus et l’importance de la vaccination. L’arrivée du variant Delta a obligé la nation de 100 millions d’habitants à se confiner et à revoir à la baisse ses prévisions de croissance. A la mi-septembre, seuls 3,8 % de ses habitants étaient vaccinés. Ailleurs dans les pays émergents, la situation est meilleure sans être totalement satisfaisante : seul le quart des populations des pays à revenu intermédiaire est vacciné contre 56 % dans les pays riches.

La crise pourrait avoir des conséquences durables. En avril 2021, le Fonds monétaire international a averti que de nombreux emplois perdus pendant la crise du Covid-19 seraient détruits à jamais, sous l’effet des « forces transformatrices de la numérisation et de l’automatisation des chaînes de production », qui se sont accélérées au cours des dix-huit derniers mois. Pendant la crise, les premiers robots serveurs ont fait leur apparition dans les restaurants et le numérique a envahi toutes les sphères de l’économie. Les emplois peu qualifiés, tout comme les bas salaires, étant concentrés dans les pays à moyen et bas revenus, sont les plus menacés. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dans les pays pauvres, le piège du confinement pour les travailleurs informels

Dans un rapport publié en mai 2021, la Bank of America estime par exemple que 3 millions d’emplois seront détruits en raison de l’automatisation dans l’industrie informatique indienne sur les 16 millions que compte le secteur, d’ici à 2022. Les pays émergents seraient les plus touchés par l’automatisation des tâches de travail ou la robotisation avec 85 % des emplois menacés au cours des vingt prochaines années, contre 45 % aux Etats-Unis.

Reprise plus lente et plus tardive

La crise a également alourdi la dette des émergents, à un moment où ces derniers ont besoin de relancer leurs économies. Selon les derniers chiffres de l’Institut de la finance internationale, une association regroupant des établissements financiers du monde entier, la dette des pays émergents – hors Chine – a atteint un nouveau record de 36 000 milliards de dollars au deuxième trimestre 2021. La dette publique a bondi de 52 % à 62 % du PIB entre le dernier trimestre 2019 et le deuxième trimestre 2021 et le poids de son remboursement a augmenté dans des proportions encore plus élevées.

Scott Price, le président du transporteur UPS International, affirme que les grandes entreprises manufacturières et de distribution « poussent » à la régionalisation de leur chaîne d’approvisionnement

« En 2020, les marchés émergents ont vu leurs monnaies se déprécier de plus de 20 % par rapport au dollar (…), ce qui a augmenté la valeur de leur dette libellée en devises étrangères », constate la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement dans un rapport publié le 15 septembre. La moindre hausse des taux d’intérêt aux Etats-Unis pourrait conduire à une sortie des capitaux des pays émergents, laquelle affaiblirait leurs devises et alourdirait le coût de leur dette, alors que leur reprise est bien plus lente et tardive.

Autre inquiétude : la régionalisation des chaînes de valeur qui pourrait exclure de nombreux pays pauvres et émergents de la croissance mondiale. Fin 2019, la Banque mondiale publiait un rapport montrant que la participation d’un pays en développement à l’une des étapes de la conception, de la production ou de la distribution d’un produit ou d’un service, augmentait les revenus de ses habitants de 1 %. Or les flux tendus à l’échelle mondiale se sont révélés fragiles et incertains, comme l’a montré la fermeture des usines en Asie du Sud-Est, cet été, ce qui a aggravé la pénurie de semi-conducteurs et a obligé les constructeurs automobiles du nord de la France à arrêter leurs chaînes d’assemblage. L’idée est de bâtir des circuits d’approvisionnement plus robustes ou agiles en diversifiant les centres de production, ou de les rapprocher des marchés pour éviter les goulets d’étranglement dans les flux de marchandises. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La pénurie historique de puces électroniques devient une crise industrielle pour le secteur automobile

« Encore plus qu’une crise, la pandémie est un choc qui amène les pays émergents à réajuster leurs stratégies de développement et d’insertion dans l’économie mondiale, analyse Thi Anh-Dao Tran, chercheuse associée à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine. Le Vietnam a ainsi découvert que sa dépendance vis-à-vis des importations de Chine pouvait le fragiliser. » Cité dans les colonnes du quotidien économique Financial Times du 13 septembre, Scott Price, le président du transporteur UPS International, affirme que les grandes entreprises manufacturières et de distribution « poussent » à la régionalisation de leur chaîne d’approvisionnement, précisant que ce phénomène ne serait visible que « dans cinq ou dix ans ». « La régionalisation des chaînes de valeur pourrait rééquilibrer la croissance des pays émergents vers d’autres continents que l’Asie, comme, par exemple, en Afrique du Nord », note Federico Bonaglia.

Fin d’un cycle

Plusieurs économistes doutent cependant que les entreprises sacrifient leur compétitivité en relocalisant une partie de leurs activités. « Si les industries prenaient vraiment en compte les risques à long terme, alors le changement climatique serait mieux pris en compte », glisse Rebecca Ray.

Bien avant la crise du Covid-19, la croissance dans certains pays montrait déjà des signes de ralentissement, laissant présager la fin d’un cycle. Le PIB de la région des Caraïbes et de l’Amérique latine n’avait ainsi progressé que de 0,3 % en moyenne annuelle entre 2014 et 2019. « De nombreux pays se sont enlisés dans leur spécialisation sectorielle, que ce soit l’agroalimentaire au Brésil ou les matières premières en Russie, sans qu’ils ne parviennent à diversifier leurs économies, observe Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales. Les gains de la modernisation sont d’abord très rapides car la main-d’œuvre qui passe de l’agriculture à l’industrie est beaucoup plus productive, l’urbanisation entraîne des investissements dans l’immobilier et les infrastructures, mais cette croissance doit ensuite trouver de nouveaux relais. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Jim O’Neill : « Le concept des BRIC disait que la domination économique américaine ne continuerait pas »

Rares sont les pays à avoir mené leur diversification sur l’innovation. Le contexte international a également changé. Dans les années 2000, le concept des BRICS pour désigner le décollage du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud a symbolisé l’ascension des pays émergents qui s’est traduite par une hausse des investissements privés. « Au cours de la décennie suivante, la Chine a ensuite pris le relais en investissant massivement dans les “nouvelles routes de la soie” mais ces fonds se tarissent », explique Rebecca Ray. A tel point que certains économistes se demandent si les pays intermédiaires n’ont pas fini d’émerger.

Julien Bouissou