L’inflation est-elle vraiment de retour ? (Le Monde)

L’inflation inquiète le gouvernement… moins les économistes

Si la hausse des prix de l’énergie ou des produits de première nécessité témoigne de la vigueur de la reprise, elle pèse indéniablement sur le pouvoir d’achat.

Par Béatrice Madeline Publié hier à 09h30

Temps de Lecture 4 min.

Dans un supermarché, à Paris, le 8 avril 2020.
Dans un supermarché, à Paris, le 8 avril 2020. THOMAS SAMSON / AFP

Mercredi 15 septembre, à l’heure du petit déjeuner, dans la salle à manger d’une institution financière, la conversation de rentrée roulait sur l’inflation : fallait-il, oui ou non, s’inquiéter de l’accélération des prix à la consommation constatée depuis l’été ? La réponse était aussi riche en nuances que l’arôme du café qui refroidissait au fond des tasses. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Blé, orge, soja, sucre, café ou fruits, le cours des produits alimentaires flambe

Elle pourrait se résumer ainsi : si l’inflation est un phénomène plutôt rassurant aux yeux des économistes, puisqu’elle met de l’huile dans les rouages de la reprise, elle peut être perçue moins positivement par les ménages, qui voient leur pouvoir d’achat menacé. Et suscite, dès lors, une réaction plus inquiète sur le plan économique et social, comme en atteste la réactivité de l’exécutif à annoncer, dès jeudi, un chèque énergie exceptionnel qui bénéficiera à près de six millions de Français.

« Pour les personnes qui avaient des revenus constants, l’inflation se traduit bien par une amputation du pouvoir d’achat » Alain Trannoy, économiste

« Il faut se souvenir qu’avant la pandémie [de Covid-19], on a plusieurs années d’inflation très basse, à tel point que les banques centrales s’en inquiétaient, rappelle l’économiste Alain Trannoy, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Le fait qu’on revienne aujourd’hui, en sortie de crise du Covid, aux alentours de 2 % de taux d’inflation, ce qui est l’objectif de la BCE, est donc une très bonne chose. Mais, pour les personnes qui avaient des revenus constants, comme les retraités, l’inflation se traduit bien par une amputation du pouvoir d’achat. »

Une amputation qui peut être d’autant plus significative que les hausses de prix touchent principalement des produits de première nécessité que sont l’énergie et les produits alimentaires. Circonstance aggravante, plus les ménages sont modestes, plus ces produits pèsent lourd, proportionnellement, dans le portefeuille : « L’alimentation représente 12 % environ du budget d’un ménage aisé, mais ce ratio peut doubler pour les plus modestes, confirme M. Trannoy, d’où une baisse de pouvoir d’achat plus élevée. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gaz, électricité, carburants : une hausse tous azimuts

Le raisonnement est identique pour l’énergie. Les retraités qui vivent en zone rurale et qui se chauffent au fioul sont beaucoup plus touchés qu’un cadre citadin vivant dans un appartement bien isolé. A cet égard, le « chèque énergie » apparaît comme une « bonne mesure » aux yeux de l’économiste, qui estime qu’il vaut mieux « prévenir que guérir ».

Les dépenses dites « préengagées »

Une autre donnée explique également pourquoi la hausse des produits de base est ressentie comme un coup de canif dans le pouvoir d’achat, alors même que, selon les calculs de l’Insee, il n’a pas été érodé dans la crise : il aurait même progressé de 0,4 % en 2020. Les dépenses dites « préengagées », qui font l’objet d’un contrat (prêt immobilier, loyer, assurances) ou d’un abonnement (Internet, téléphone, plate-forme de programmes, etc.) pèsent de plus en plus lourd dans les budgets des Français. Elles représentaient un quart des ménages en 2001, mais ont gonflé pour atteindre un tiers en 2017, selon une note d’août de France Stratégie. Lire la tribune : Julien Pinter : « Le risque d’une inflation forte et durable est-il pertinent ? »

Pourquoi ces dépenses préengagées sont-elles un problème ? Face à une situation difficile comme une perte d’emploi, une diminution des revenus liée au chômage partiel ou à la disparition d’heures supplémentaires, comme en ont subi des millions de Français pendant la crise, les marges de manœuvre disparaissent. « Les décisions prises dans le passé, par exemple celle de souscrire un prêt immobilier, deviennent beaucoup plus difficiles », décrypte Alain Trannoy. Et ces inégalités liées au revenu dit « arbitrable » – celui sur lequel on peut jouer, se serrer la ceinture, par exemple – sont deux fois plus élevées que les inégalités de niveaux de vie, relève France Stratégie.

Un enjeu social et politique

Comment répondre à cela ? « Soit vous décidez de compenser ces hausses, en prenant des mesures comme le chèque énergie ou d’autres d’ordre fiscal, par exemple, en direction des ménages et des entreprises, soit vous aggravez les différences entre les gagnants et les perdants de la crise », explique Ludovic Subran, chef économiste du groupe Allianz.

L’inflation telle qu’on l’observe aujourd’hui n’inquiète pas fondamentalement les économistes

Au-delà de cet enjeu social et politique, l’inflation telle qu’on l’observe aujourd’hui n’inquiète pas fondamentalement les économistes. D’abord, parce qu’elle est presque unanimement considérée comme temporaire, liée au fait que tous les acteurs de l’économie mondiale repartent en même temps, suscitant un emballement de la demande pour certains produits et services, comme les transports. Ensuite, parce qu’elle reste maîtrisée : les banques centrales veillent au grain et se disent prêtes à relever leurs taux dès que l’inflation dépassera les objectifs fixés par les politiques monétaires. Lire aussi Le smic augmentera de 35 euros brut le 1er octobre à la suite d’une accélération de l’inflation

Et surtout, concernant la France, le cercle pernicieux de la boucle « prix-salaires » n’est pas engagé. « Si les salaires venaient à augmenter en réponse à la hausse des prix, cela pourrait nourrir une inflation durable, et c’est cela qui inquiète », confirme Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Mais aucun des ressorts de ce cercle maudit ne semble aujourd’hui se mettre en place. Les salaires ont été désindexés de l’inflation après les crises pétrolières et, malgré les pénuries de main-d’œuvre, qui existaient déjà avant la crise, les salaires sont restés atones entre 2017 et 2019.

Est-ce que la mécanique est enrayée ? Peut-être. « Aujourd’hui, on crée soit des emplois très qualifiés, soit des emplois très peu qualifiés, et les emplois intermédiaires tendent à disparaître, de sorte que le salaire moyen ne bouge pas », avance M. Heyer. La spirale se formerait plutôt métier par métier. La disparition du risque d’une forte inflation se paierait au fond par un profond bouleversement du marché du travail. La fibre fait bondir le prix des abonnements Internet

Après plusieurs années de stagnation, voire de baisse, le prix des services de télécommunications est en partie en hausse sur l’année écoulée, selon l’Insee. Cette hausse porte surtout sur les abonnements Internet (+ 6,2 % en juillet 2021 par rapport à 2020) et des offres groupées associant le plus souvent téléphonie fixe, Internet et télévision (+ 9,1 %). Ces prix sont portés par l’essor de la fibre optique, qui recrute plus d’un million de nouveaux abonnés chaque trimestre depuis début 2020. Le coût moyen des forfaits mobiles est en revanche en baisse (– 1,7 %), malgré les débuts de la dernière génération, la 5G, tandis que le coût des communications fixes reste stable. La plupart des opérateurs français seraient favorables à une hausse plus large de leurs tarifs pour compenser les nombreux investissements réalisés dans les nouveaux réseaux fixes et mobiles. Mais la concurrence, intense, les en a dissuadés jusqu’ici.

Béatrice Madeline