Biden et la politique de la concurrence III (Le Monde)

Antitrust : « Biden ne sanctionne pas les positions dominantes mais les abus qui en sont faits pour étouffer la concurrence »

Tribune

Yannick Mireur

Politiste, fondateur de la revue ­ « Politique américaine » et de la plate-forme d’échange économique Nexus ­Forum

Parce que la mondialisation et la révolution numérique ont bouleversé la vie des Américains, la politique actuelle menée par Joe Biden vise à ramener les Etats-Unis aux sources de la cohésion sociale, estime le politiste Yannick Mireur, dans une tribune au « Monde ».

Publié le 17 septembre 2021 à 14h34 – Mis à jour le 17 septembre 2021 à 15h25 Temps de Lecture 4 min

Tribune. Le décret présidentiel sur la concurrence du 9 juillet 2021 résume le profil politique de Joe Biden, et ouvre un nouveau cycle de l’économie politique américaine, qui alterne depuis plus de cent ans en faveur du marché ou de sa régulation. L’objectif, à travers cet outil typiquement américain de l’antitrust, est de favoriser la compétitivité, mais aussi l’équité dans la poursuite du rêve américain.

Pragmatique, sensible aux réalités économiques, M. Biden n’a pas combattu le tournant libéral du Parti démocrate sous Clinton puis Obama, mais n’a pas rompu avec l’aile proche des syndicats et de la question ouvrière.

Son intuition et la raison sont cependant mieux alignées aujourd’hui autour d’un constat simple : le capitalisme américain a besoin d’être ressourcé et il le sera en stimulant la concurrence ; le pacte social a besoin d’être retrempé et il le sera dans une économie qui n’exacerbe pas les épreuves de la vie.

Un instrument de justice sociale

En favorisant la concurrence au bénéfice du pouvoir d’achat des familles, l’antitrust peut être un instrument de justice sociale. Joe Biden parle de « politique étrangère des classes moyennes » parce que la mondialisation et la révolution numérique suggèrent de lier explicitement la condition sociale des Américains ordinaires à l’environnement international, où le fait majeur des vingt dernières années est l’avènement de la Chine.

C’est cette tension sino-américaine, extériorisée par Trump, plus que les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et leur emprise sur leurs utilisateurs, qui détermine ce choix de l’antitrust. L’Amérique doit garder la tête du peloton économique pour continuer d’être une grande puissance, or depuis quarante ans la concurrence émulatrice n’a cessé de s’y éroder. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Aux Etats-Unis, un consensus, transpartisan et populaire, se dessine pour réduire la toute-puissance des GAFA »

Le document de la Maison Blanche le rappelle en préambule : « Pendant des décennies, les fusions d’entreprises se sont accélérées. Dans 75 % des industries américaines, un plus petit nombre de grandes entreprises contrôlent plus que ce qu’elles contrôlaient il y a vingt ans. (…) Au total, on estime aujourd’hui que des prix plus élevés et des salaires plus bas causés par le manque de concurrence coûtent au foyer américain médian 5 000 dollars par an ».

Une démarche au-delà de l’industrie de la tech et des GAFA

Alors que Ronald Reagan avait utilisé la dérégulation pour revigorer un marché entravé par la bureaucratie, Biden recourt à l’aiguillon de la concurrence. L’industrie numérique de la tech et ses GAFA en situation de quasi-monopole appellent une régulation, comme on le fit après 1900 pour le pétrole puis les télécommunications.

Mais le décret Biden balaie bien plus large, des appareils auditifs aux prix des médicaments, des fournisseurs de semences agricoles et d’accès Internet aux transports maritimes, des compagnies aériennes, dont quatre d’entre elles contrôleraient les deux tiers du marché, est-il précisé, donnant lieu à toutes sortes de hausses de prix, aux clauses de non-concurrence dans les contrats de travail qui entravent la liberté de l’emploi et la valorisation salariale. Lire aussi Affaire Cambridge Analytica : le business de Facebook résiste

Concernant les banques de détail, le document rappelle qu’« au cours des quatre dernières décennies, les Etats-Unis ont perdu 70 % de leurs banques avec environ 10 000 fermetures… [que] les agences fédérales n’ont pas formellement empêché une fusion dans le secteur bancaire depuis plus de 15 ans ». Le décret vise ainsi par exemple à permettre aux clients de disposer librement de leur historique bancaire lorsqu’ils changent d’établissement.

Sanctionner plus les abus que les positions dominantes

Ecartons une méprise courante sur l’antitrust ; il ne sanctionne pas les positions dominantes mais les abus qui en sont faits pour étouffer la concurrence ou organiser une hausse des prix. Il vise à instaurer des conditions saines d’entrée sur un marché, favorables à l’innovation, sans quoi l’économie de marché s’enlise et les conditions sociales se détériorent.

Le décret mentionne par exemple la concentration dans le milieu hospitalier au détriment des régions rurales. Sans concurrence, explique la présidence, la productivité ralentit, les investissements et l’innovation déclinent, et les inégalités de revenus, de richesse et de race, se creusent. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Révélations sur les drôles de pratiques de Google

Joe Biden, enfant de l’Amérique fordiste de l’après-guerre et de la Rust Belt industrielle, ramène les Etats-Unis aux sources de son succès et de sa cohésion sociale. L’antitrust fut initié en 1890 avec le célèbre Sherman Act, alors que se développaient la syndicalisation et les agences fédérales de régulation, pendant socio-économique de la démocratie politique, avec représentation et contre-pouvoirs.

Une politique pour soutenir l’innovation et l’équité

Le républicain Theodore Roosevelt, épaulé par son ami et ministre de la justice Charles Bonaparte, fut avec son Square Deal un précurseur de cette démocratie industrielle puissamment amplifiée par le New Deal de son cousin démocrate Franklin Roosevelt, en réponse à la crise des années 1930. Archive : « Depuis la fin du XIXe siècle, les Etats cherchent à contrer le pouvoir des monopoles »

Joe Biden s’inscrit dans cette double filiation pour réarmer, après le tremblement de terre trumpiste, l’adhésion de l’Amérique ordinaire au système économique et, comme Reagan sut le faire, sa foi en l’Amérique, terre de progrès.

Le décret antitrust ne cible donc pas la tech en priorité – sans doute pour préserver son leadership mondial –, il veut soutenir à la fois l’innovation et l’équité.