Lobbying des GAFAM à Bruxelles

Les Gafam, rois du lobbying à Bruxelles

Les organisations Corporate Europe Observatory et Lobby Control ont mené une vaste enquête, publiée mardi 31 août, sur le pouvoir grandissant des géants du numérique auprès des institutions européennes.

Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen) Publié aujourd’hui à 00h00, mis à jour à 06h17

Temps de Lecture 4 min.

Devant le siège de la Commission européenne à Bruxelles, le 25 mars 2021.
Devant le siège de la Commission européenne à Bruxelles, le 25 mars 2021. ARIS OIKONOMOU / AFP

Ils sont 140 lobbyistes à frapper chaque jour à la porte des décideurs de l’Union européenne (UE) pour tenter de peser sur leurs décisions et de les rendre favorables aux dix plus grandes firmes mondiales du secteur numérique. Les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) évidemment, mais aussi IBM, Huawei, Vodafone, Qualcomm ou Intel.

Sur les 98 sociétés de consultants installées à Bruxelles, quatorze travaillent, en tout ou en partie, pour ces dix grands acteurs.

Et, afin d’obtenir des résultats, des lobbyistes de haut vol dépensent chaque année 32 millions d’euros. Ils ne sont pas les seuls sur la place bruxelloise : au total, près de 1 500 sont mobilisés par 612 compagnies du secteur technologique, selon une étude publiée mardi 31 août par les organisations Corporate Europe Observatory (CEO) et Lobby Control.

Tentatives de régulation

En quelques années, l’action du « lobby digital » dans la capitale des institutions européennes a donc largement surpassé celle des secteurs pharmaceutique, financier ou chimique. Son budget global serait de 97 millions d’euros − dix fois plus que celui de l’industrie automobile− et vise à influer sur les décisions d’une UE qui, à en croire Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, a l’ambition d’assurer un avenir numérique qui soit « le reflet du meilleur de l’Europe : ouvert, honnête, divers, démocratique, sûr ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Les entreprises françaises de la tech constituent un atout majeur dans la mise en place d’une réelle stratégie de souveraineté numérique »

« La situation actuelle est parfaitement à l’opposé », tranchent Max Bank, Felix Duffy, Verena Leyendecker et Margarida Silva, de CEO et Lobby Control, qui ont mené cette vaste enquête sur le pouvoir grandissant du lobby des Gafam et de leurs collègues.

Selon ces ONG, Google a ainsi consacré 5,75 millions d’euros pour tenter d’influencer les décisions de Bruxelles, Facebook 5,5 millions et Microsoft, 5,25

Les initiatives Digital Services Act et Digital Markets Act de la Commission entendent promouvoir « un espace stimulant l’innovation, la croissance et la compétitivité ». Près de 300 réunions ont eu lieu pour débattre du contenu de ces dispositions. L’industrie et ses consultants ont assisté aux trois quarts d’entre elles, affirme l’étude. Associations de consommateurs, ONG et syndicats, n’ont, en revanche, été conviés qu’à 52 reprises.

Sans surprise, ce sont les directions générales du marché intérieur et de l’économie digitale de la Commission qui intéressent le plus les lobbyistes : les commissaires Margrethe Vestager et Thierry Breton sont les principaux protagonistes de ces réformes. Les registres mentionnent respectivement 107 réunions avec les services de la première, 102 avec ceux du second. Vingt-deux réunions avec le cabinet de Mme von der Leyen ont aussi été répertoriées.

Les tentatives de régulation, alors que se développent les critiques sur le rôle des grands acteurs face à la désinformation, l’utilisation des données personnelles, la publicité ciblée ou les menaces sur les processus démocratiques, ont déclenché une riposte massive. Selon CEO et Lobby Control, Google a ainsi consacré 5,75 millions d’euros pour tenter d’influencer les décisions de Bruxelles, Facebook 5,5 millions et Microsoft, 5,25 millions. Lire aussi : L’intense lobbying du géant chinois Huawei auprès des décideurs politiques français

Le budget de Huawei pour les campagnes menées dans la capitale belge s’élève à 3 millions d’euros, mais les firmes chinoises ne pèsent que 1 % dans ce marché du lobbying, contre 20 % pour les acteurs américains.

« Les Big Tech emploient aussi un réseau étendu de sociétés de consultants et de cabinets d’avocats représentant leurs intérêts, sans évoquer un nombre important de groupes de réflexion qu’elles financent », soulignent les chercheurs. Afin de faire en sorte que « même si toutes les nouvelles règles ne peuvent pas être bloquées, elles soient en tout cas les plus légères possible ». Ce recours à des tiers, associations et autres bureaux spécialisés vise aussi à convaincre les opinions publiques qu’un surplus de réglementation pourrait menacer leurs libertés. Majoritairement non européennes, les firmes du secteur ne disposent pas toujours de relais suffisants auprès des Etats et, dans leur tentative d’infléchir certains projets, elles espèrent donc rallier des membres de la société civile à même de relayer leur message.

« Les Big Tech essayent de convaincre que leurs préoccupations concernent surtout la protection des PME et des consommateurs. Elles se dépeignent comme généreuses et dissimulent leurs intérêts véritables en insistant sur l’impact potentiellement négatif d’une régulation », souligne le rapport.

Ne pas décourager l’investissement

Plus question cependant, pour les grands du secteur, de s’opposer frontalement à toute idée de régulation, comme ils le firent par le passé. « Les plates-formes numériques se rendent compte que, fondamentalement, elles ne peuvent plus éviter des dispositions plus strictes. Elles tentent dès lors d’avoir le plus d’influence possible sur le contenu de ces lois », relèvent les auteurs.

« La concentration du pouvoir économique et du lobbying est un poison pour les démocraties », soutiennent les chercheurs

L’attitude des compagnies est donc devenue un mélange de soutien à certaines dispositions envisagées et d’insistance sur l’impératif de les adoucir, le tout enrobé dans un discours orienté sur la défense des plus petits acteurs, la nécessité de ne pas décourager l’investissement et l’innovation, ou encore le danger d’un contrôle trop strict que pourraient exercer à l’avenir les instances bruxelloises de régulation.

Dans ses conclusions, l’enquête de CEO et Lobby Control évoque une indispensable limitation des pouvoirs du « lobby digital » à Bruxelles. « Ce n’est pas seulement sa force de frappe qui pose problème, mais son modèle économique, qui sape la prise de décision démocratique, soutiennent les chercheurs. La concentration du pouvoir économique et du lobbying est un poison pour les démocraties. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi A Bruxelles, l’émergence de lobbyistes « éthiques »

Dans l’immédiat, CEO note que le Parti populaire européen, première famille politique du Parlement de Strasbourg et dont est issuAndreas Schwab, le rapporteursur le projet de marché digital, a recruté comme principale conseillère dans ce domaine une experte venue d’un « think tank » lié à l’industrie technologique et financé par elle. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Pour défendre son industrie et ses innovations, l’Europe est active, mais cela n’est pas visible dans le domaine des technologies »

Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen)