Une approche locale de la justice climatique (Le Monde)

« Les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a révolutionné la méthode de relevé des températures.

Propos recueillis par Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale) Publié le 08 juillet 2021 à 19h13

Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland.
Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a fondé un laboratoire de recherche sur les zones urbaines durables (Sustaining Urban Places Research lab). Son équipe a dessiné des cartes de températuresdans 24 villes des Etats-Unis et du monde. Jusque-là, les études sur les îlots de chaleur urbaine reposaient sur les données obtenues par les stations des institutions publiques ou les satellites. Le chercheur a été le premier à collecter des données en utilisant des capteurs mobiles déployés par des « scientifiques citoyens ».

Vous avez mis au point une approche dite « mobile transversale » de mesure de la chaleur. De quoi s’agit-il ?

Je voudrais d’abord rappeler comment on mesure les températures. C’est moins immédiat que ça n’en a l’air. Quand il s’agit de vastes étendues, comme des villes, on dispose de trois méthodes. La première, c’est d’installer une station de mesure quelque part. C’est ce que font les cités. En général elles ont de trois à cinq endroits de ce type en activité. Ce sont de très bonnes mesures sur la durée, mais ce n’est pas suffisant pour avoir une idée des variations entre les quartiers.

La deuxième méthode, qui existe depuis vingt-cinq ans, c’est le satellite. Le soleil envoie une radiation à onde courte riche en énergie. La surface l’absorbe et, à terme, elle renvoie la chaleur dans l’environnement par une radiation à onde longue, qui est saisie par les capteurs des satellites. On peut voir certains éléments : les parcs, la différence entre l’asphalte et le toit des immeubles. L’ennui, c’est que les pixels sont très grands : des carrés de 90 mètres par 90, ou 1 kilomètre, ou 5 kilomètres. Cela ne représente pas ce que ressent un individu en marchant. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Canicule à Portland : trois jours en « enfer »

L’approche mobile transversale permet de récolter énormément de données. Sur une journée très chaude par exemple, comme fin juin à Portland, on fait des mesures en se déplaçant ; on ne reste pas statique comme les stations officielles. Cela permet de voir comment la géométrie des bâtiments ou les différences de construction affectent la température. On peut aussi mesurer l’humidité, ce qui n’est pas le cas avec les satellites.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Nous avons des capteurs de température très précis. Nous les avons conçus nous-mêmes pour qu’ils soient très faciles à utiliser. Le capteur est un appareil circulaire. L’air entre d’un côté. A l’intérieur, il y a un thermomètre très sensible qui mesure l’humidité et la température, une fois par seconde. Il est couplé à une petite unité GPS qui enregistre la localisation des données. On peut le fixer sur un vélo ou l’installer du côté du siège passager d’une voiture. Les gens font des relevés juste avant le lever du soleil, puis à 15 heures puis à 19 heures, ce qui nous permet d’avoir le cycle complet de températures.

Qui fait les mesures ?

Nous travaillons en partenariat avec les ONG du secteur de la justice environnementale grâce à une subvention de la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA). Elles recrutent des bénévoles et nous les formons. Nous avons besoin de 30 personnes pas plus en général pour toute une ville. A part au Texas où tout est plus grand qu’ailleurs. En 2020, on a effectué des mesures sur Houston et le comté de Harris. Soit 1 000 square miles (2 589 km2) : il a fallu 120 personnes, et 250 000 données ont été collectées. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Amérique du Nord, le mois de juin le plus chaud jamais observé

Quelles sont les conclusions de ces mesures ?

Quand on consulte son téléphone, on est informé d’une température unique pour une ville. Ce que nous montrons, c’est qu’il y a une variabilité énorme. On voit des poches de chaleur amplifiées dans certains quartiers. Nous avons travaillé dans tout le pays. Partout nous avons constaté la même corrélation : les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus. Certains collègues disent : c’est l’effet « luxe ». Les gens riches ont des réseaux politiques, des lobbies, ils réussissent à agrandir les trottoirs, ils peuvent mettre leur argent dans les arbres, les jardins. J’avoue que cette approche « individuelle » ne m’a jamais satisfait. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Qu’est-ce que le dôme de chaleur qui étouffe le nord-ouest du continent américain ?

Pendant la vague de chaleur extrême à Portland, je suis allé faire des relevés avec une demi-douzaine de personnes. Quand la station de l’aéroport indiquait 115 degrés F (46 °C), nous avons enregistré des températures allant jusqu’à 124 F (51 °C) à certaines intersections.

Le résultat de ces expériences, c’est que les gens posent des questions. Ils se demandent pourquoi il fait plus chaud dans leur quartier que dans le quartier voisin. Pourquoi on utilise dans certains quartiers des matériaux qui ne réfléchissent pas suffisamment la radiation du soleil ? Pourquoi on a choisi les solutions les plus rapides et les moins chères, alors qu’elles sont les plus absorbantes en matière de chaleur. C’est là que les questions de justice commencent à surgir. Les bénévoles qui font les relevés posent des questions. Ils font la connexion avec l’histoire du quartier.

La solution est-elle de planter des arbres et de mettre de la verdure sur les toits ?

Dans le centre de Portland, c’est maintenant obligatoire : tout immeuble de plus de 20 000 square feet (1 885 m2) doit avoir un « toit vert ». En fait, on a déterminé que c’était utile pour la température au sommet mais, si on marche dans la rue, cela ne fait pas de différence. C’est utile pour l’énergie, pour l’habitat, pour la gestion des eaux de pluie, mais du point de vue des températures c’est très incertain.

Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur.
Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Je ne veux pas dire que les arbres ne font pas partie des solutions. Il y a plein d’endroits où les arbres sont très utiles et les gens les demandent. Mais ils ne constituent qu’une des myriades de possibilités que nous devons envisager. Nous devons penser à une meilleure utilisation de l’air. Il faut cesser de placer des tours le long des cours d’eau. On voit ça partout dans le monde : des hôtels ou des immeubles de luxe, au bord des rivières. Mais cela bloque la différence de pression, on perd du vent. Les quartiers de l’autre côté du cours d’eau sont cuits.

Penser aux mouvements de l’air, les populations connaissent cela depuis des millénaires au Moyen-Orient. Nous redécouvrons ça maintenant. Le vent, c’est le moyen de refroidissement le plus efficace dans un environnement urbanisé, et pourtant nous n’avons pas de bonnes données. Les villes devraient trouver le moyen de déplacer l’air dans les couloirs. Lire aussi La canicule au Canada jugée responsable d’une centaine de morts dans la région de Vancouver

Il y a aussi actuellement énormément de recherches sur les couleurs. Les ingénieurs essaient de mettre au point des peintures qui réfléchissent fortement le rayonnement. L’idée c’est de mettre du blanc sur les toits plutôt que du vert. Il y a plein de projets autour de la peinture blanche. A Los Angeles, ils ont même repeint des routes en blanc. Mais ça ne s’est pas révélé être une bonne idée. Grâce au blanc, la surface elle-même est plus fraîche mais, quand on marche, l’énergie rebondit sur la surface et c’est encore plus chaud parce que le sol lui-même n’absorbe pas la chaleur…

Une autre idée, qui est très populaire en Europe, est de mettre un treillis sur les murs des bâtiments et de faire pousser de la verdure. Le soleil chauffe les feuilles, mais les feuilles absorbent les radiations. En plus, le mur se retrouve à l’ombre : le matériau n’absorbe plus toute la chaleur. On finit par avoir un double bénéfice. On a vu environ 40 °F de différence entre un mur pourvu de verdure et un autre. Ce que j’aimerais, c’est réussir à convaincre les architectes et les urbanistes de dessiner des villes en fonction de la chaleur. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’Ouest américain accablé par des chaleurs extrêmes

Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale)