L’évolution des créations nettes d’emplois en France (Le Monde)

Créations d’emplois et relocalisations : la reprise est à l’œuvre en France plus vite que prévu

Selon le cabinet de recherches Trendeo, les suppressions d’emplois ont atteint leur plus bas niveau depuis 2009, tandis que les créations ont amorcé un mouvement inverse.

Par Béatrice Madeline Publié le 10 juillet 2021 à 06h50 – Mis à jour le 10 juillet 2021 à 14h44

Depuis ce début d’année, l’usine Auer de Feuquières-en-Vimeu, dans la Somme, qui produit des appareils de chauffage, a élargi son activité. La fabrication des cuves en acier émaillé, destinées à équiper les chauffe-eau thermodynamiques, qui avait pris le chemin de la Serbie il y a une quinzaine d’années, a été relocalisée sur ce site industriel de 12 000 mètres carrés, permettant d’embaucher une dizaine de personnes en plus, l’effectif comptant déjà cent cinquante personnes employées.

Certes, cetterelocalisation n’aurait pu voir le jour sans les 800 000 euros d’aides du fonds d’accélération des investissements industriels dans les territoires, pour un investissement total de 2 millions d’euros.Mais la conjoncture est également porteuse : pompes à chaleur, chaudières, chauffe-eau et autres radiateurs « s’inscrivent dans la demande d’aujourd’hui, en ligne avec la transition énergétique : il y a six millions de chaudières au fioul à remplacer en France », précise Philippe Dénécé, directeur général d’Auer. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En France, la reprise tient ses promesses, la prévision de croissance revue à la hausse

Dix-huit mois après l’arrivée du Covid-19 en France et la récession économique qui a suivi, l’activité va plutôt mieux qu’espéré dans la plupart des secteurs. Les indicateurs conjoncturels de la Banque de France, publiés mercredi 7 juillet, situent l’activité en retrait de 2 % seulement, par rapport au niveau d’avant la crise, au lieu du recul de 3 % anticipé.

Et, contrairement à ce qu’annonçaient les Cassandre, l’emploi ne s’est pas effondré. Ce serait même plutôt le contraire. Selon les données du cabinet Trendeo, entre avril et juin, l’économie française a créé 41 000 emplois, soit 15 % de plus que la moyenne trimestrielle observée depuis 2009, soit 35 000 emplois environ. Cependant, au deuxième trimestre, l’économie a également détruit 7 000 postes. On aboutit donc à un solde net de 34 000 emplois créés au cours du trimestre. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : le marché du travail a bien résisté à la crise

Les suppressions d’emplois ont donc été fortement contenues par les mesures d’urgence prises durant la crise sanitaire (chômage partiel, prêt garanti par l’Etat, reports de charges, activité partielle de longue durée…), pour s’établir à leur niveau le plus faible depuis 2009.

L’emploi industriel connaît une lente résurrection

Parallèlement, les défaillances restent à un niveau inférieur à celui de 2019, et le nombre d’emplois menacés par une procédure judiciaire est tombé sous le seuil des 20 000 – deux fois moins qu’au deuxième trimestre 2020, selon les données publiées mercredi 7 juillet par le cabinet Altares. « On s’attendait à ce que toute la poussière mise sous le tapis pendant la crise ressurgisse », décrypte David Cousquer, créateur et gérant du cabinet Trendeo. « Mais, hormis le secteur automobile qui va mal, on ne déplore pas de gros accidents. Les grandes entreprises sont accompagnées par un niveau de crédit assez abondant, et surtout il y a de la demande, les carnets de commandes se remplissent. » Lire l’entretien : « La désindustrialisation a des conséquences économiques, sociales et politiques profondes »

Les bonnes nouvelles n’allant jamais seules, dans ce contexte plutôt porteur, l’emploi industriel connaît une lente résurrection. Le solde net en emplois des activités industrielles au sens large, comprenant la production et la distribution d’énergie, est repassé en positif au premier semestre 2021, avec plus de 10 000 emplois créés, après une année 2020 globalement négative. A noter que ce mouvement est porté uniquement par les petites et moyennes entreprises (PME) et entreprises de taille intermédiaire (ETI), soutenues, il est vrai, par les aides à l’investissement du plan France Relance, alors que les grands groupes continuent à détruire de l’emploi industriel.

« C’est un scénario que nous observons assez régulièrement », souligne M. Cousquer. « Les PME et ETI, au dispositif de production très peu internationalisé, investissent très rapidement en phase de reprise, alors que les grands groupes, qui ont le choix de produire à partir de sites étrangers, sont plus lents. » Et ce sont des régions très affectées par la crise qui repartent fortement de l’avant : Ile-de-France, Occitanie, Pays de la Loire, pour le tiercé gagnant.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête. Depuis un an, c’est même le premier secteur créateur d’emplois industriels, avec un solde positif de 2 254 emplois, et la tendance devrait durer, puisque les investissements sur ce segment ont augmenté de 9 % depuis le début de l’année. Les Français auraient-ils triplé leurs rations pendant les confinements ? « Non », répond Stéphane Dahmani, directeur des affaires économiques de l’ANIA (Association nationale des industries alimentaires). « Les gens n’ont pas consommé plus, ils ont consommé mieux et plus cher. De plus, au début de la crise, les consommateurs ont fait des stocks. Ensuite, on a bénéficié de l’essor du fait maison. » L’envie de privilégier les produits made in France a sans doute fait le reste.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête

Le confinement et le télétravail n’ont pas uniquement fait exploser les ventes de farine et d’œufs, ils ont aussi consacré la généralisation des outils indispensables au travail à distance et conduit toutes les entreprises, ou presque, commerçants et artisans compris, à amorcer le virage de la digitalisation. Si bien que le numérique est ainsi l’activité la plus créatrice depuis le début 2021, avec 18 500 emplois environ.

Et la vague ne va pas retomber de sitôt. « Les dépenses des entreprises, autant en achat de logiciels qu’en services informatiques devraient augmenter de 8 % cette année », selon Benoît Darde, administrateur de Numeun (anciennement Syntec Numérique), qui rassemble les acteurs de la filière. Aux impératifs du travail à distance s’ajoutent en effet les enjeux du stockage et du traitement des données, et de la cybersécurité, qui conduisent les entreprises à s’équiper. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Relocalisation : Des retours d’usine profitant à l’emploi… et aux robots

Enfin, les douze derniers mois sont marqués, souligne Trendeo, par une accélération des relocalisations, à l’instar de celle opérée par Auer, dans la Somme, grâce à l’automatisation de la production de ses fameuses cuves émaillées. « De nombreuses PME et ETI ont profité des subventions pour acheter des machines, regagner en compétitivité et relocaliser une production qui avait été sous-traitée à l’étranger », explique M. Cousquer qui y voit « une bonne illustration du fait que l’investissement en machines est positif pour l’emploi ». Le cabinet fait état d’une soixantaine de projets menés à bien lors de l’année écoulée.

« Relocalisations conjoncturelles ou structurelles ? »

Par exemple, Wirquin a investi 1,3 million d’euros à Carquefou (Loire-Atlantique), pour produire des pièces pour sanitaires jusqu’ici produites en Chine ; Aigle a rapatrié à Ingrandes (Maine-et-Loire) la production des bottes pour enfants, venant auparavant d’Europe de l’Est et d’Asie ; Look Cycle installe à Nevers (Nièvre) la fabrication de pédales de vélo, elles aussi « de retour » de Chine…

France Relance a permis, selon Trendeo, de « doubler » cette tendance aux relocalisations ces derniers mois, au travers de projets technologiques ou pharmaceutiques notamment, tels que Primo1D, qui va créer une centaine d’emplois à Grenoble pour produire des composants électroniques, ou Leukos, qui s’apprête à fabriquer des lasers ultra-sophistiqués à Limoges…

Côté pharmacie, Ipsen va investir 24,9 millions d’euros dans le Var, à Signes, pour relocaliser en France la production d’un médicament anticancéreux. Les prophètes de la démondialisation, entendus dès le début de la crise provoquée par le Covid-19, finiront-ils par avoir raison ? Prudence, plaide El-Mouhoub Mouhoud, spécialiste de la mondialisation et président de l’université Paris-Dauphine-PSL. « Il faut regarder si ce sont des créations d’emplois liées à des effets conjoncturels ou structurels », souligne-t-il. « Si elles sont motivées juste par des écarts de coûts de production, ce n’est pas forcément durable : les entreprises repartent quand les aides se terminent. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi La reprise mondiale, un levier pour la relance des entreprises françaises

Et certains, déjà, évoquent la crainte que, parallèlement au retour des quelques projets industriels, ne se développe un mouvement plus délétère : la délocalisation d’emplois de service qui migreraient vers l’étranger, poussés par le vent de la numérisation et du télétravail…

Béatrice Madeline