La faiblesse du taux d’emploi handicape la France (Le Monde)

La formation, vrai point faible de la France face à l’Allemagne

Si la France veut réduire la divergence avec l’économie allemande observée depuis vingt ans, réduire les coûts de production dans l’industrie ne suffira pas. Elle doit surtout améliorer son système de formation, afin d’inclure plus de personnes dans l’emploi.

Par Marie Charrel Publié le 08 juillet 2021 à 09h57 – Mis à jour le 08 juillet 2021 à 17h03

Analyse. C’est une obsession française, frisant parfois l’absurde. C’est plus fort que nous : chaque fois qu’un nouvel indicateur économique est publié, nous comparons presque systématiquement nos performances à celles de nos voisins allemands. Au premier trimestre, le produit intérieur brut (PIB) outre-Rhin a reculé de 1,8 % en raison des restrictions sanitaires prolongées, soit plus que le nôtre (– 0,1 %). En 2021, il devrait enregistrer une croissance plus faible, de 3,3 % contre 5,8 % chez nous, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

A la lecture de ces chiffres, quelquesFrançais peinent à réprouver une once de Schadenfreude, ce mot allemand désignant la joie coupable ressentie devant la mauvaise fortune d’autrui. Paris rebondira plus fort que Berlin ! Ce serait oublier qu’en 2020, la récession a été bien plus violente en France (– 8,2 %, contre – 5,3 % outre-Rhin). Et que nous faisons beaucoup moins bien que l’Allemagne en matière de chômage (7,3 % contre 4,4 % en avril), de déficit (9,2 % du PIB contre 4,2 %), de dette publique (115,7 % contre 69,8 %).

Le modèle allemand n’est peut-être pas parfait, il fabrique aussi de la précarité et des travailleurs pauvres, mais il a généré plus de revenus par tête

Surtout, l’économie allemande affiche de bien meilleures performances depuis vingt ans. Un chiffre le résume : en 2000, le PIB par habitant était similaire dans nos deux pays, autour de 28 900 euros. Mais en 2020, il était de 34 110 euros en Allemagne contre 30 690 euros chez nous. Le modèle allemand n’est peut-être pas parfait, il fabrique aussi de la précarité et des travailleurs pauvres, mais il a généré plus de revenus par tête.

Cela signifie-t-il que la divergence entre les deux rives du Rhin continuera de se creuser après la crise du Covid-19 ? Rien n’est moins sûr. D’une certaine façon, la pandémie a rebattu les cartes en accélérant les transitions écologique et numérique, tout comme les velléités de relocalisation des usines. Nos deux pays devront fournir un effort d’investissement considérable pour convertir leur appareil de production aux enjeux de demain. Les incertitudes sont nombreuses, et le chemin économique que suivra l’Allemagne pour y parvenir dépendra en partie du résultat des élections fédérales de septembre. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La droite allemande se fait peur à six mois des élections législatives

Reste que l’industrie automobile allemande est encore très carbonée et que les investissements publics dans les infrastructures indispensables à la transition, en partie muselés par l’obsession du zéro déficit, sont trop timides. Cela, alors que Berlin a entrepris très peu de réformes depuis la crise de 2008. D’une certaine façon, elle s’est endormie sur les acquis de son industrie, devenue colosse aux pieds d’argile : l’introduction de nouvelles normes d’émission en 2018 a révélé l’impréparation de son secteur automobile, présageant sa délicate reconversion vers les nouvelles motorisations.

Ecarts de taux d’emploi

La France, elle, n’est plus qu’une puissance industrielle sur le déclin. Mais elle ne s’y résout pas. Pour regagner en compétitivité, elle s’efforce de réduire ses coûts de production depuis dix ans, notamment grâce à l’introduction du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. Résultat : nos coûts de production dans l’industrie sont aujourd’hui de plus de 15 % inférieurs à ceux de l’Allemagne. La baisse d’impôts de 20 milliards d’euros sur la production incluse dans le plan de relance va prolonger la tendance. Bercy se plaît à souligner que les mesures de soutien de Berlin ne comportent pas un tel volet. L’honnêteté oblige à rappeler que la France partait de plus loin dans ce domaine.

Seulement voilà : en vérité, la divergence franco-allemande n’est pas tellement une histoire de coûts ou de niveau de salaires. Elle est liée au positionnement différent de nos économies : industrie exportatrice tournée vers l’Asie d’un côté, services et consommation de l’autre. Elle est le fruit, aussi, des écarts de taux d’emploi. En 2020, il était de 65,3 % chez nous et de 76,1 % outre-Rhin. Et cela change tout. « Avec un taux d’emploi similaire au leur, nous enregistrerions une croissance nettement supérieure, et quatre points de recettes fiscales en plus tous les ans », calcule Patrick Artus, directeur de la recherche et des études chez Natixis.

En Allemagne, seuls 8,6 % des 15-29 ans n’ont ni emploi, ni formation, ni contrat d’apprentissage, contre 14 % chez nous

Les Allemands sont plus nombreux à être intégrés sur le marché du travail, et cela tient en grande partie à leur système de formation. Celui-ci produit moins de décrocheurs : en Allemagne, seuls 8,6 % des 15-29 ans n’ont ni emploi, ni formation, ni contrat d’apprentissage – les « NEET », selon l’acronyme anglais (pour « neither in employment nor in education or training »)–, contre 14 % chez nous. Par ailleurs, nos voisins forment plus de scientifiques et de techniciens spécialisés. Tous secteurs confondus, 734 000 personnes travaillent dans la recherche et le développement, contre 463 738 chez nous, selon Eurostat.

Avant la pandémie, les métiers les plus en tension en France, c’est-à-dire ceux pour lesquels les entreprises ne trouvaient pas de candidats, se situaient principalement dans l’industrie. Pôle Emploi en a dressé le top 10, dans lequel on retrouve les dessinateurs en électronique, les techniciens en mécanique ou les ingénieurs en recherche et développement informatique… Tel est l’angle mort de l’obsession comparative tricolore. Etre compétitif sur les coûts, promettre d’investir dans le vert ne suffira pas si nous ne disposons pas des profils permettant de déployer la transition écologique et de développer les industries de demain. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Chômage des jeunes : le gouvernement tente de limiter la casse

Le gouvernement a certes fait des efforts substantiels sur l’apprentissage. Avec succès : 495 000 jeunes ont signé des contrats avec une entreprise du secteur privé en 2020, contre 353 421 en 2019. Mais notre système de formation pour adultes échoue à former ceux qui en ont vraiment besoin. Pire, les dernières enquêtes de l’OCDE montrent que le niveau de nos collégiens en mathématiques et en sciences a chuté dans des proportions dramatiques.

Si l’on ne corrige pas le tir très vite, la puissante machine allemande pourrait accentuer son avance dans les années à venir. Surtout, la France peinera à atteindre ses ambitions en matière d’économie verte, tout en laissant sur le bord de la route ceux dont les emplois sont condamnés à disparaître.

Marie Charrel