La Banque centrale européenne prête à laisser l’inflation dépasser 2 % (Le Monde)

La Banque centrale européenne prête à laisser l’inflation dépasser 2 %

La BCE a présenté une grande révision stratégique, clarifiant son objectif de hausse des prix et incluant le changement climatique dans ses objectifs.

Par Eric Albert Publié le 09 juillet 2021 à 08h00 – Mis à jour le 09 juillet 2021 à 09h48

La présidente de la BCE, Christine Lagarde, à Bruxelles, le 25 juin 2021.
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, à Bruxelles, le 25 juin 2021. OLIVIER MATTHYS / AFP

Christine Lagarde aura réussi à prendre par surprise le petit monde des banquiers centraux en annonçant bien plus tôt que prévu les résultats de sa révision stratégique, qui étaient attendus à l’automne. La présidente de la Banque centrale européenne (BCE) les a présentés lors d’une conférence de presse surprise jeudi 8 juillet. Elle annonce un dépoussiérage technique mais important du fonctionnement de l’institution de Francfort, pilier de la zone euro. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Malgré les dissensions internes, la BCE maintient son soutien monétaire

Principale conclusion : la BCE reconnaît explicitement qu’elle est prête à laisser l’inflation dépasser son objectif de 2 % « temporairement » si les prix ont précédemment été inférieurs à ce niveau. « Les 2 % ne sont pas un plafond », souligne Mme Lagarde.

Laisser l’économie surchauffer légèrement est une bonne chose, pour permettre à la reprise de s’enraciner, estime la BCE

Le sujet est au cœur du débat économique actuel. L’inflation en zone euro est actuellement à 2 % et devrait augmenter dans les mois qui viennent. Mais il s’agit d’un effet de sortie de pandémie, alors que la zone euro était brièvement en désinflation à l’automne 2020. Dans ce contexte, laisser l’économie légèrement surchauffer est une bonne chose, pour permettre à la reprise de s’enraciner, estime la BCE. Il s’agit d’éviter les graves erreurs commises par l’institution au début de la crise de la zone euro il y a une décennie, quand les taux d’intérêt avaient été augmentés alors que la reprise était encore très fragile.

Ce nouvel objectif d’inflation permet de mettre fin au compromis biscornu auquel était arrivée la BCE lors de sa dernière révision stratégique en 2003, il y a dix-huit ans. A l’époque, il avait été défini comme « en dessous mais proche de 2 % », ce qui représentait une victoire pour la très orthodoxe Bundesbank allemande qui ne voulait surtout pas laisser filer les prix.

Depuis, chaque président de la BCE a été obligé de se référer à cette phrase alambiquée. Désormais, le nouvel objectif est beaucoup plus simple : 2 %. Surtout, il est « symétrique. » En clair, être au-dessus ou en dessous est « également indésirable », explique Mme Lagarde. Il n’y a plus de biais systématique à rester trop bas. « Ce nouvel objectif marque la mort de la tradition Bundesbank de la BCE », estime Andrew Kenningham, économiste au cabinet d’études Capital Economics.

« Pas une révolution »

Jusqu’où la BCE sera-t-elle prête à aller ? Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale américaine a déjà annoncé un objectif de « symétrie » d’inflation à l’automne 2020. Aujourd’hui, la hausse des prix y atteint 5 % mais la Fed refuse toujours de durcir sa politique monétaire, estimant que le phénomène est temporaire. Dans sa conférence de presse, Mme Lagarde a tenté de se dissocier de cette approche, soulignant que sa stratégie était différente de celle de la Fed et laissant entendre qu’elle serait probablement moins tolérante. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La Fed anticipe un rebond économique spectaculaire aux Etats-Unis

Le changement est-il vraiment profond ? « Ce n’est pas une révolution », admet une source à la BCE. D’une certaine manière, il ne fait qu’officialiser la profonde mutation de l’institution depuis une décennie. Après des débats internes parfois très durs, Mario Draghi, l’ancien président (2012-2019), avait réussi à imposer sa vision de l’économie.

L’annonce de la BCE s’accompagne aussi d’un dépoussiérage de sa communication, que Mme Lagarde promet « moins jargonnant »

En pleine crise de la zone euro, il avait convaincu le conseil des gouverneurs de se lancer dans les achats d’actifs sur les marchés et de mettre en place un taux d’intérêt directeur négatif, des mesures jugées autrefois inacceptables. Aujourd’hui, la BCE travaille dans cette continuité et la boîte à outils demeure la même. La révision stratégique a néanmoins l’avantage de clarifier les choses.

L’annonce de la BCE s’accompagne aussi d’un dépoussiérage de sa communication, que Mme Lagarde promet « moins jargonnant ». Il s’agit d’employer un langage moins codé et d’expliciter clairement les choses. Les rencontres avec la société civile, déjà initiées ces derniers mois, devraient aussi continuer. L’institution entend descendre de sa tour d’ivoire. Etant donné les critiques parfois très virulentes, particulièrement en Allemagne, c’est sans doute nécessaire. Le premier test sera le 22 juillet, date de la prochaine réunion du conseil des gouverneurs, quand la présentation devrait prendre son nouveau format. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Emprunt européen : « Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, parle d’un “jour véritablement historique” »

Enfin, l’autre grande annonce de la BCE concerne le changement climatique, « désormais au cœur de notre stratégie », selon la présidente de l’institution. Elle s’engage notamment à imposer des critères environnementaux pour ses achats d’actifs. L’environnement sera aussi intégré dans le calcul de ses prévisions économiques. La mise en place de ces mesures, qui nécessitent souvent un long ajustement technique, ne verra cependant le jour que progressivement d’ici à 2024.

Eric Albert