J.Biden et la politique de la concurrence (Le Monde)

Concurrence : Biden, défenseur des petits contre les gros

Fin de clauses de non-concurrence, transparence accrue sur les frais de bagages ou d’Internet, surveillance renforcée des géants de la tech : le président américain a signé un décret destiné à lutter contre des pratiques anticoncurrentielles affectant employés, consommateurs et petites entreprises.

Par Corine Lesnes(San Francisco, correspondante) Publié hier à 18h45, mis à jour à 04h09

Joe Biden à la Maison Blanche, le 8 juillet 2021.
Joe Biden à la Maison Blanche, le 8 juillet 2021. SAUL LOEB / AFP

La gauche progressiste est ravie. Joe Biden a entrepris de s’attaquer à la concentration dans l’économie américaine. Non seulement il promet de s’en prendre à « Big Tech », l’industrie technologique, mais aussi à tous les secteurs où la consolidation a pris des proportions qui nuisent selon lui à la concurrence. De « Big Ag », l’agroalimentaire, à « Big Pharma », les laboratoires pharmaceutiques, en passant par les fournisseurs d’Internet, les assurances santé et les compagnies aériennes. Le 46e président se pose comme le « défenseur du petit », écrit le Los Angeles Times : l’Américain moyen qui « se réveille tous les matins en se demandant ce que les grandes entreprises ont trouvé pour rendre sa vie un peu plus coûteuse et un peu plus pénible ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les cent premiers jours de Joe Biden : le grand retour de l’Etat protecteur

« Le capitalisme sans concurrence, ce n’est pas du capitalisme, a déclaré le président en signant le décret à la Maison Blanche. C’est de l’exploitation »

Le 9 juillet, le président américain a pris un décret (executive order) qui affiche sa volonté de renforcer l’application de législation antitrust (Executive Order on Promoting Competition in the American Economy). Le texte comporte 72 directives adressées aux différents départements et agences fédérales visant à limiter les abus de position dominante qui heurtent les consommateurs, les travailleurs et les petites entreprises. Une manière de proposer une alternative au populisme de Donald Trump. « Le capitalisme sans concurrence, ce n’est pas du capitalisme, a déclaré le président en signant le décret à la Maison Blanche. C’est de l’exploitation ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pour financer ses grands projets, Joe Biden veut taxer plus durement les entreprises américaines

Le plan a été inspiré par les travaux du professeur de droit Tim Wu, de l’université Columbia (New York), le nouveau conseiller du président pour la technologie et la concurrence : l’alter ego, dans le panthéon des penseurs de l’antitrust, de Lina Khan, la nouvelle présidente de la FTC (Federal Trade Commission), dont Jeff Bezos a demandé qu’elle se dessaisisse du dossier Amazon pour conflit d’intérêts – ce qui n’a pas empêché la juriste de 32 ans d’être au premier rang derrière Joe Biden pendant la cérémonie de signature. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Après les entreprises, Joe Biden veut augmenter les impôts des très riches aux Etats-Unis

Pour cette école, l’hégémonie de quelques centaines d’entreprises étouffe l’économie américaine. Des médicaments aux abonnements Internet et appareils d’audition, les Américains paient des prix beaucoup trop élevés. Faute de compétition, les salaires stagnent, et la mobilité a diminué. « Dix entreprises contrôlent un quart du marché de la santé », déplore le décret, en incriminant le manque de vigilance dans le contrôle des fusions. Même concentration dans les télécommunications. Plus de 200 millions d’Américains vivent dans des régions où ils n’ont, au plus, que deux fournisseurs d’accès au haut débit, ce qui conduit à des prix nettement plus élevés qu’ailleurs. Les agriculteurs sont, eux, « pris en étau » entre le secteur très concentré dès semences, engrais et équipements, et, en aval, celui de la grande distribution, souligne encore le décret. Lire notre éditorial : Joe Biden, le président des travailleurs

« Restaurer la neutralité du Net »

Une douzaine de ministères et d’agences fédérales sont mobilisés. Le département de la santé et des services sociaux devra élaborer des mesures pour contrôler les prix des médicaments et autoriser les importations du Canada. Dans les 120 jours, il devra autoriser la vente d’appareils auditifs sans prescription, ce qui devrait réduire nettement leur prix. Joe Biden souhaite aussi interdire les arrangements qui permettent aux laboratoires pharmaceutiques de payer les fabricants de génériques pour qu’ils repoussent la mise sur le marché de leurs produits.

Le président demande à la FCC (commission fédérale des communications) de « restaurer la neutralité du Net », le principe de non-discrimination essentiel pour les petites entreprises et les sites non commerciaux, abrogé en 2018 par les républicains. Selon les défenseurs des consommateurs, la tâche pourrait se révéler compliquée. Biden n’a pas de pouvoir direct sur la FCC, qui fait partie des agences fédérales de régulation statutairement indépendantes.

Dans son décret, le nouveau résident de la Maison Blanche se fait l’apôtre du « droit à réparer », une revendication venue de la base et qui s’est transformée en un mouvement de rébellion contre les oukases des multinationales : non seulement Apple, dont les appareils sont difficiles à réparer sans l’intervention de techniciens autorisés, mais aussi John Deere, qui bloque la réparation de ses engins agricoles à l’aide de codes, au nom du secret de ses logiciels brevetés. Au grand dam des fermiers. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Etats-Unis : avec son plan pour les familles, Joe Biden propose des avancées sociales majeures

Les compagnies aériennes dans le viseur

L’un des alinéas les plus populaires devrait être celui qui concerne les compagnies aériennes, qui, après avoir bénéficié de 50 milliards de dollars (42 milliards d’euros) du gouvernement fédéral, sortent de la pandémie avec une pénurie de personnel et d’organisation, qui ne les empêche pas d’ajouter constamment des frais (de bagages, de sièges). Le ministère des transports devra assurer que ces surcharges seront remboursées dans le cas de retards ou de défauts de prestation. Selon le décret, les 10 principales compagnies d’aviation américaines percevaient 1,2 milliard de revenus en frais additionnels en 2007. En 2018, ces suppléments se sont élevés à 35,2 milliards.

Les géants des technologies, qui sont déjà dans le collimateur du congrès, voient leur cauchemar se profiler. Dans le débat interne aux démocrates sur l’opportunité de « casser la tech », Joe Biden se place manifestement du côté de la sénatrice progressiste Elizabeth Warren. Non seulement le décret appelle à un « examen plus rigoureux des fusions », et particulièrement des acquisitions de « concurrents naissants » par les plates-formes dominantes, mais il laisse entendre que cette politique pourrait être exercée de manière rétroactive.

Facebook aurait ainsi à répondre de l’acquisition de WhatsApp et d’Instagram ; Google, de la start-up de publicité DoubleClick, de l’application routière Waze… La législation de l’antitrust autorise le régulateur à « remettre en question » des fusions précédemment autorisées, affirme le président américain, qui invite aussi la FTC à concevoir une réglementation limitant la quantité d’informations que Facebook et ses pairs sont en droit d’accumuler en échange de l’utilisation apparemment gratuite de leurs services.

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« Cela fait des années que nous essayons de bâtir un mouvement pour démanteler Big Tech. Nous sommes à l’orée d’un changement structurel. » Elizabeth Warren, sénatrice démocrate

« Cela fait des années que nous essayons de bâtir un mouvement pour démanteler Big Tech. Nous sommes à l’orée d’un changement structurel », s’est réjouie Mme Warren. « Mieux que Franklin Roosevelt » , a exulté Zephyr Teachout, autre professeur de droit, sommité de l’antitrust et ex-candidate aux primaires pour le poste de gouverneur de New York. Pour le patronat, en revanche, Joe Biden fait l’erreur de privilégier une approche selon laquelle « le gouvernement sait mieux » que le marché ce qui favorise la concurrence. Au nom de l’industrie technologique, Gary Shapiro, le président de la Consumer Technology Association, a de son côté estimé que le décret « menace notre leadership mondial et nos succès chèrement acquis ».

Les ministères et agences concernés ont de quarante-cinq à soixante jours pour faire leurs propositions. Un conseil de la concurrence va être créé à la Maison Blanche pour aiguillonner les fonctionnaires. Signe que Joe Biden n’ignore pas que sa politique de défense du « little guy » sera jugée dans la rigueur de son application. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Joe Biden engage une bataille historique contre les inégalités

Corine Lesnes(San Francisco, correspondante)

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