Le bitcoin, cryptomonnaie du crime ou de la liberté (Le Monde)

Le bitcoin, cryptomonnaie du crime ou de la liberté

La devise virtuelle défraie régulièrement la chronique en raison de son extrême volatilité, de son utilisation par des criminels ou de l’attrait qu’elle exerce sur certains Etats. Un intérêt qui divise ses avocats et ses adversaires.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 19 juin 2021 à 00h53 – Mis à jour le 19 juin 2021 à 05h35

Un petit commerce acceptant les bitcoins, sur la plage d’El Zonte, au Salvador, le 16 juin 2021.
Un petit commerce acceptant les bitcoins, sur la plage d’El Zonte, au Salvador, le 16 juin 2021. JOSE CABEZAS / REUTERS

Au matin du 7 mai, la direction de Colonial Pipeline, l’oléoduc qui alimente en essence la Côte est des Etat-Unis, découvre un message laissé par des pirates informatiques établis en Europe de l’Est : ils exigent une rançon de 4,4 millions de dollars (3,7 millions d’euros) pour débloquer ce pipeline stratégique. Le PDG de l’entreprise, Joseph Blount, se décide rapidement à payer. Le versement de la rançon est simple comme un clic. D’après le Wall Street Journal, M. Blount fait verser 75 bitcoins aux hackeurs, en échange d’un logiciel de déblocage, lequel se révèle insuffisant. Lire aussi Le bitcoin en cinq questions

Ainsi a-t-on trouvé une utilité irréfutable au bitcoin : c’est l’argent du crime. Plus rapide que les négociations par petites annonces interposées dans les journaux lors de l’enlèvement du fils de Charles Lindbergh, qui fut assassiné en 1932 ; plus économe que les montagnes de dollars enterrées et pourrissant dans les propriétés de Pablo Escobar en Colombie ; plus sûr qu’un virement crypté, même au Panama. Efficace, tout simplement. Depuis des années, le FBI exhorte les victimes de piratage à ne pas payer de rançon, mais cette objurgation n’est pas toujours suivie d’effet, tant le coût lié la paralysie d’un système informatique peut être considérable.

Le 9 juin, le Salvador a fait du bitcoin une devise légale pour permettre l’inclusion financière de milliers de personnes ne disposant pas de compte bancaire

Avant de réduire le bitcoin au crime organisé, il convient d’adopter une perspective différente. Celle du Salvador qui, le 9 juin, en a fait une devise légale, à côté du dollar, sa monnaie officielle, pour permettre l’inclusion financière de milliers de personnes ne disposant pas de compte bancaire. Ou celle du Venezuela, où l’épargne est laminée par l’hyperinflation et dont les habitants figurent parmi les plus grands utilisateurs de cryptodevise au monde.

A leurs yeux, elles représentent une protection contre les errements financiers de leur gouvernement, une sauvegarde du droit à la propriété et un moyen de vivre dans des conditions normales. L’instabilité du bitcoin constitue certes un handicap, mais est-elle pire qu’un bolivar en dépréciation permanente ? Une inflation annuelle de 3 000 % équivaut à une division par deux de la valeur de la monnaie toutes les dix semaines. Or le krach actuel du bitcoin – plus de 31 400 euros au 18 juin – n’a pas encore atteint une telle dévaluation. Plus pratique que le troc, moins susceptible d’être volé que l’or ou les dollars dissimulés sous un matelas, le bitcoin, en l’espèce, n’est pas l’instrument du crime, mais de la liberté.

Stratégie de l’étouffement

Dans les deux cas, la cryptodevise remplit sa mission, telle qu’elle lui a été assignée par ses fondateurs libertariens : affranchir l’individu de l’Etat, priver ce dernier du privilège exorbitant de battre monnaie et opérer des transactions sans passer par le dollar ou l’euro. L’ennui, c’est que, selon le rapport annuel de Chainalysis, le montant des transactions cryptocriminelles a atteint 10 milliards de dollars en 2020. Ce chiffre est énorme – même s’il est en forte baisse, en valeur (21,4 milliards en 2019) et en pourcentage (0,34 % des transactions en 2020 contre 2,1 % l’année précédente) – du fait de l’engouement mondial pour les cryptodevises. Une offensive des Etats menacés dans leur souveraineté monétaire apparaît inéluctable. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La frénésie autour du bitcoin rappelle qu’il n’y a pas d’économie sans bulles »

Il est difficile d’imaginer comment les gouvernements pourraient anéantir la technologie qui sous-tend les cryptomonnaies, mais, au jeu des gendarmes et des voleurs, il est possible que la peur change de camp. Le FBI a progressé, parvenant à intercepter une partie des bitcoins extorqués à Colonial Pipeline au moment où ils étaient imprudemment transférés d’un compte à un autre. Les cryptotrafiquants, médusés, étaient pourtant convaincus que leur système demeurerait inviolable.

Contre le crime, une stratégie efficace est celle de l’étouffement, à savoir empêcher la transformation des bitcoins en devises classiques. Les propriétaires de cryptomonnaies restent prisonniers de leurs jetons, comme le mafieux de ses dollars non blanchis ou le fraudeur de ses lingots enfouis dans un coffre-fort suisse. Les Chinois procèdent ainsi, en interdisant à leurs banques d’effectuer des transactions avec des devises virtuelles. Les Etats-Unis n’en sont pas encore là, mais l’administration Biden souhaite que ses contribuables déclarent tous les mouvements supérieurs à 10 000 dollars. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Elon Musk annonce qu’il n’acceptera plus de bitcoins pour payer ses Tesla et bouscule la cryptomonnaie

Afin que l’étouffement soit fructueux, il est également nécessaire de prévenir la création d’un écosystème monétaire en cryptodevises, dans lequel pourrait prospérer une économie autonome où tous les biens sont achetables. A cet égard, l’annonce faite le 12 mai par Elon Musk, le patron de Tesla, selon laquelle il renonçait à accepter les paiements en bitcoin pour ses voitures électriques, a été capitale. La firme automobile risquait, en effet, de devenir l’autoroute sur laquelle allaient se déverser les bitcoins de la planète.

Faille fondamentale

Néanmoins, la vraie solution consiste à s’interroger sur la valeur du bitcoin et sa folle appréciation (il valait 0,001 dollar à sa création, en 2009). D’aucuns vilipendent la spéculation. Qu’il soit plutôt permis d’accuser les gouvernements et les banques centrales, qui sont des Venezuela en puissance aux yeux des férus de bitcoins. Ces derniers sont rejoints par une partie de l’électorat républicain et certains grands investisseurs de Wall Street qui commencent à paniquer devant la politique ultra-accommodante de la Fed et les dépenses budgétaires de Joe Biden. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La révolution bitcoin agite la planète finance

« Je ne trouve aucune période de l’histoire où la politique monétaire et budgétaire a été autant en décalage avec la conjoncture économique. Pas une seule », s’est indigné, sur la chaîne CNBC, le milliardaire américain Stanley Druckenmiller, PDG du fonds Duquesne Capital, le 11 mai. « S’ils veulent faire tout cela et mettre en péril notre statut de monnaie de réserve, risquer l’éclatement d’une bulle d’actifs, qu’il en soit ainsi », a-t-il lancé. Si les bitcoins sont des billets de Monopoly électroniques, le dollar vaut-il mieux ? La question a été posée sans ambages par le milliardaire Ray Dalio, fondateur du fonds spéculatif Bridgewater, qui a déclaré, le 24 mai, qu’il préférerait détenir un bitcoin qu’un bon du Trésor.

Aujourd’hui, les investisseurs achètent ce qui est le plus susceptible de les protéger de la politique du Trésor et de la Fed

L’histoire regorge de précédents rappelant que les Etats sont peu dignes de confiance : la faillite de Law en 1720, censée liquider la dette laissée par Louis XIV, les assignats sous la Révolution française, l’hyperinflation sous la République de Weimar, la mort de la monnaie sous les Khmers rouges, l’hyperinflation au Zimbabwe et au Venezuela… A chaque fois, du papier pour masquer l’absence de création de richesse et tenter d’effacer une dette bien réelle. Aujourd’hui, les investisseurs achètent ce qui est le plus susceptible de les protéger de la politique du Trésor et de la Fed, coupable d’abjurer son indépendance conquise de haute lutte à la fin des années 1970 : de l’immobilier, des actions, des matières premières… et des bitcoins, miroir inversé de la folie des Etats. Lire aussi Les cryptomonnaies, encore très énergivores, à la recherche d’un avenir plus vert

S’il peut servir aux transactions, ledit bitcoin présente toutefois une faille fondamentale en ce qu’il ne peut pas servir d’actif refuge. Le problème n’est pas tant sa valeur – il n’en a pas, tout comme le dollar depuis la fin de l’étalon-or, en 1971 – que sa volatilité. Comme l’explique Patrick Artus, économiste en chef de Natixis, la cryptodevise existe en quantité limitée et son cours connaît des soubresauts brutaux en fonction de la seule demande. La situation n’a rien à voir avec la période de l’étalon-or, lorsque le métal jaune n’était pas utilisé directement, mais inspirait confiance dans la monnaie imprimée en quantité variable par les banques centrales. Désormais, plus les investisseurs sont gagnés par la panique, plus ils achètent du bitcoin, qui s’envole. Les gouvernements ont alors beau jeu de décrédibiliser cette cryptodevise, décidément spéculative, alors qu’ils en sont largement à l’origine.

Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)