La démographie japonaise (Le Monde)

« Il est possible de tirer des leçons générales de la trajectoire démographique japonaise »

Tribune

Sébastien Lechevalier

Economiste

L’économiste Sébastien Lechevalier observe, dans une tribune au « Monde », que les évolutions démographiques, notamment celle du Japon, dépendent plus des compromis sociaux à l’œuvre que des politiques publiques.

Publié le 18 juin 2021 à 12h31 Temps de Lecture 3 min.

Tribunes. La situation démographique du Japon est bien connue : depuis 2010, on y observe une baisse continue et absolue de la population. Celle-ci est aujourd’hui d’environ 125 millions (dont 2 millions de résidents étrangers, soit 1,6 % du total), contre 128 millions en 2010. Selon les estimations du gouvernement, cette baisse va s’accélérer dans les années à venir à un rythme d’environ 1 million par an, pour aboutir au chiffre de 70 millions d’habitants en 2060 si les tendances actuelles restent inchangées. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La population du Japon poursuit son inquiétant déclin

Outre une politique migratoire très restrictive, la cause principale en est l’effondrement de la natalité. Au milieu des années 1980, le taux de fécondité (environ 1,8) était encore comparable à celui de la France ; il a chuté depuis pour atteindre 1,36 aujourd’hui. Après un très court baby-boom après la guerre, entre 1947 et 1949, avec un taux de fécondité de 4,5, celui-ci a chuté à 2 dès 1957, puis en-dessous de 2 après le milieu des années 1970.

Cette évolution a donc pris place en plein cœur d’une période de forte croissance (les « trente glorieuses » japonaises), mais dans le contexte d’une transformation rapide et profonde de l’économie et de la société japonaises. Certes, des politiques antinatalistes voient le jour après-guerre, avec la loi de protection eugénique de 1948, qui, dans la continuité d’une loi précédente de 1940, fixe un cadre légal pour la stérilisation et l’avortement, mais il n’y a rien de comparable avec la politique de l’enfant unique introduite trente ans plus tard en Chine populaire. Surtout, dans le contexte d’après-guerre, le surpeuplement du pays reste une thématique classique et de plus en plus une réalité pour les Japonais, qui se concentrent dans les grands centres urbains.

Records mondiaux de longévité

Il faut attendre les années 1990 et l’« Angel Plan » de 1994 puis le « New Angel Plan » de 1999 pour voir se mettre en place une politique familiale un peu ambitieuse, avec l’augmentation des allocations familiales, des avantages fiscaux et l’extension des congés maternité. Il faudra même attendre les années 2010 et le gouvernement ultra-conservateur de Shinzo Abe (2012-2020) pour que se mettent en place des mesures de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, à travers les politiques dites de « Womenonmics », dont l’objectif était de promouvoir, en même temps, l’égalité professionnelle homme-femme et la natalité. Certaines mesures, comme le congé paternité, sont restées cosmétiques, mais l’augmentation des solutions pour la garde d’enfants, comme l’ouverture de nouvelles crèches, a marqué un tournant dans un pays où maternité rime avec retrait du marché du travail pendant plusieurs années et temps partiel par la suite. Lire aussi : Le Japon reste la troisième économie de la planète

Cet effondrement de la natalité, couplé à des records mondiaux de longévité (87 ans pour les femmes et 81 ans pour les hommes), explique le vieillissement de la population japonaise. Il aura ainsi fallu trente ans au Japon, entre 1985 et 2015, pour passer de 10 % de plus de 65 ans dans la population totale à 25 %, contre 85 ans en France (entre 1950 et 2035, si les tendances actuelles sont confirmées).

A rebours des thèses qui font de la baisse et du vieillissement de la population japonaise les symboles du déclin économique du pays, il faut cependant rappeler que la croissance économique moderne est principalement tirée par le progrès technique et non par la démographie. Lire aussi : Le Japon est-il en passe de devenir une « société super solo » ?

Il est cependant possible de tirer quelques leçons générales de la trajectoire démographique japonaise. Tout d’abord, les politiques publiques peuvent certes corriger certaines tendances, mais le temps démographique est un temps long, et les politiques en la matière mettent du temps à produire des effets… quand elles sont réellement effectives. Ensuite, plus profondément, l’enjeu principal concerne la transformation du compromis social. Ainsi, au Japon, on a tout fait pour ne remettre en cause ni les rôles respectifs des hommes et des femmes dans la société, ni le refus de l’immigration. Dans ce contexte, on a voulu promouvoir l’idée que les robots ou l’intelligence artificielle pourraient résoudre les problèmes sociaux, dans le cadre d’une société 5.0 où le recours à la technologie serait généralisé. Or, et c’est là la dernière leçon, l’enjeu est moins de promouvoir la croissance que le bien-être de la société, dont l’égalité hommes-femmes est un indicateur avancé.

Sébastien Lechevalier est directeur d’études à l’EHESS et président de la Fondation France-Japon de l’EHESS. Démographie asiatique en berne

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Sébastien Lechevalier(Economiste)