Qu’attendre du Pass culture ? (Le Monde)

« Pourquoi la grande majorité du monde culturel, les spécialistes aussi, sont hostiles au Pass proposé par Macron »

Chronique

Michel Guerrin rédacteur en chef au « Monde »

Beaucoup redoutent que cette offre renforce l’industrie du divertissement et qu’elle creuse la fracture culturelle entre jeunes urbains issus des classes favorisées et les autres, relève dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Publié le 28 mai 2021 à 06h16 – Mis à jour le 28 mai 2021 à 07h09 Temps de Lecture 4 min.

Emmanuel Macron écoute la ministre de la culture Roselyne Bachelot au cinéma Mazarin, à Nevers (Nièvre), le 21 mai 2021.
Emmanuel Macron écoute la ministre de la culture Roselyne Bachelot au cinéma Mazarin, à Nevers (Nièvre), le 21 mai 2021. THIBAULT CAMUS / AP

Chronique. Emmanuel Macron s’est mis dans la peau d’un oncle voulant faire un cadeau de Noël à un neveu. Ne sachant pas ses goûts, il place quelques billets dans une enveloppe. Le geste est peu poétique mais au moins le gamin saura quoi faire de l’argent.

C’est la philosophie du Pass culture : 300 euros pour chaque jeune de 18 ans, à dépenser sur vingt-quatre mois, par le biais d’une offre riche proposée sur une application numérique. Après deux ans de tests dans quatorze départements, la promesse phare du président de la République vient d’être lancée dans la France entière.

C’est a priori gagnant-gagnant : des jeunes s’offrent des places de cinéma, des livres ou des cours de guitare, et des librairies ou théâtres renflouent leurs caisses pâlottes depuis la pandémie. Et pourtant la grande majorité du monde culturel, les spécialistes aussi, sont hostiles à ce chéquier numérique. Nombre de lieux de spectacles subventionnés demandent déjà sa suppression dans un communiqué daté du 19 mai. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Emmanuel Macron offre un Pass culture de 300 euros à tous les jeunes de 18 ans

Partisans et opposants au Pass se rejoignent autour d’une question : comment inciter les exclus de la culture à lire un roman, à aller au théâtre, au musée, à l’opéra, à voir un film autre qu’un blockbuster ?

Depuis la création du ministère de la culture, en 1959, la réponse est grosso modo celle-ci : multiplier les lieux d’art et de création, leur donner des moyens, charge à eux d’attirer le public le plus diversifié. L’audience de cette culture dite « légitime » a augmenté en soixante ans mais, en dépit d’actions louables, les milieux modestes n’en sont pas, limitant souvent leurs loisirs à la télévision ou à des formes industrielles – écrans en tous genres, YouTube, jeux vidéo, films populaires.

Privilégier la demande

Avec son Pass, Macron entend faire sauter ce clivage mais par un tout autre moyen que celui de l’offre : privilégier la demande, donner directement l’argent aux jeunes, en pariant qu’ils découvriront des œuvres auxquelles ils ne pensaient pas.

Il sait les dangers de cette approche. D’abord si l’argent public finit surtout dans les caisses d’entreprises privées, notamment étrangères, ce serait un fiasco. Aussi le Pass est « orienté » : le jeune peut s’abonner à la plate-forme française de musique Deezer mais pas au suédois Spotify, à Canal+ et non à Netflix ; un algorithme le pousse vers les théâtres et musées publics ; les offres numériques sont plafonnées à 100 euros, etc. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En tournant la page du Covid-19, Emmanuel Macron compte séduire la jeunesse

Les milieux culturels redoutent néanmoins que l’industrie du divertissement, déjà irrésistible, en sorte renforcée. Il est vrai que les spectacles subventionnés et les musées étaient peu demandés lors des premiers tests, mais il y aurait du mieux. Sauf qu’en Italie, seul pays à proposer un dispositif similaire, 80 % des achats des jeunes vont à des livres scolaires, donc contraints – loin d’un désir de lecture – et la demande en théâtre ou en danse reste marginale.

Le danger principal est que le Pass se réduise à un cadeau fait aux jeunes connectés, de milieux aisés et urbains. Là encore, ses animateurs, chiffres à l’appui, se veulent rassurants, mais il faudra attendre pour voir comment les classes populaires utilisent leur chéquier.

La gratuité n’est pas la solution

On peut néanmoins se demander pourquoi le Pass culture est ouvert à tous, alors que le Pass sport de 50 euros, annoncé au même moment, visant à alléger l’inscription à un club de football ou de basket, lui, est réservé aux enfants de milieux modestes.

Les mauvaises langues répondent que si on avait retiré du dispositif les « 18 ans aisés », il n’y aurait plus grand monde pour acheter des places au théâtre public ou au musée. A rapprocher d’une confidence faite par un conseiller de Macron : « C’est déjà pas mal si le Pass sert aux jeunes friands de culture. » Lire aussi : Intermittents du spectacle, un prolongement de l’année blanche et des « filets de sécurité » pour 2022

Si la construction de théâtres ou de musées n’a pas bouleversé la sociologie du public, et si l’amélioration des librairies n’a pas élargi les lecteurs de romans, un chèque de 300 euros risque de ne pas changer la donne.

Les sociologues de la culture ont montré qu’une réponse économique – le Pass en est une – est fragile. Nombre de villes ou de lieux culturels proposent déjà des cartes jeunes et des tarifs très attractifs, et ils peinent à diversifier leur audience. La gratuité non plus n’est pas la solution. Il faudrait un miracle pour que le Pass démente ces faits.

Il y a un océan entre l’offre à Paris et dans quelques grandes villes, et le reste de la France

D’autant que la fracture culturelle est aussi géographique. Il y a un océan entre l’offre à Paris et dans quelques grandes villes, et le reste de la France. Enfin, le sociologue Olivier Donnat, dans une étude récente pour le ministère de la culture, douche les espoirs d’une application qui parlerait aux jeunes : « Le numérique produit les mêmes effets que les équipements proposés par l’Etat : ce sont les milieux aisés et cultivés qui en profitent. »

Une fuite en avant

Les spécialistes en matière d’éducation répètent que c’est bien avant 18 ans, à l’école, dans le cadre familial, et puis dans les associations culturelles de proximité qu’on suscite le désir culturel et qu’on lutte contre le sentiment de classe qui bloque l’accès à un théâtre ou à un roman.

Ce Pass va coûter à l’Etat entre 160 millions et 180 millions d’euros la première année. Cet argent manque cruellement au tissu associatif local, aux maisons des jeunes et de la culture ou aux centres culturels de rencontre. Soutenir ce réseau constituerait une politique culturelle volontariste, alors que le Pass traduit plutôt une fuite en avant – dépensez l’argent comme il vous plaira.

Un deuxième Pass culture, prévu en janvier 2022 avec l’éducation nationale, se rapproche, lui, d’une politique culturelle. Chaque élève se verra offrir 200 euros étalés entre la 4e et la terminale, mais il sera accompagné dans ses choix par les enseignants.

Encore un effort, et l’Etat agira dès la maternelle, où domine déjà une « malnutrition culturelle », selon la psychanalyste Sophie Marinopoulos, qui a remis un rapport en ce sens, en 2019, au ministère de la culture. 18 ans, c’est trop tard.

Michel Guerrin(rédacteur en chef au « Monde »)Contribuer