Bitcoin et crise monétaire (Le Monde)

« Ne jetons pas le bitcoin avec l’eau de la spéculation »

Chronique

Stéphane Lauer éditorialiste au « Monde »

La frénésie actuelle autour des cryptomonnaies est le signe avant-coureur d’un phénomène bien connu des économistes : la fuite devant la monnaie.

Publié aujourd’hui à 05h41, mis à jour à 15h58 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. Chaque krach financier est l’occasion de tirer des leçons « définitives » sur les méfaits de la spéculation. Elles ont généralement vocation à être oubliées au bout de quelques mois, jusqu’au désastre suivant. Celui des cryptomonnaies, dont la capitalisation totale s’est effondrée de moitié en l’espace d’une semaine à la mi-mai, n’échappe pas à la règle.

Un concert de lamentations s’en est suivi sur l’air bien connu du « on vous l’avait bien dit ! » Pour les uns, c’est un « piège à gogo », pour les autres une « monnaie de singe ». Mais ne faut-il pas, face à ces réactions outragées, oser dire, pour paraphraser Junie face à Néron dans le Britannicus de Racine, que le bitcoin et ses semblables ne méritent ni excès d’honneur ni cette indignité ?

Les cryptomonnaies et la blockchain, le mode de stockage et de transmission de données qui ont permis leur émergence, doivent être analysées pour ce qu’elles sont : l’invention d’un nouveau type d’actif grâce à un système de programmation informatique, qui fonctionne depuis une décennie et qui est de plus en plus populaire. Ne jetons donc pas le bitcoin avec l’eau de la spéculation. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Blockchain » : sécurité des données pour les uns, indépendance pour les autres

Les cryptomonnaies ne sont pas exemptes de tout reproche. Outre une empreinte écologique désastreuse, elles peinent à devenir une monnaie d’échange du fait des variations violentes de leurs cours. Last but not least, elles facilitent les transactions illicites.

Elles ont atteint 5 milliards de dollars (4,1 milliards d’euros) en 2020, selon Chainalysis, une société spécialisée dans les cryptomonnaies. Les montants versés aux programmateurs de logiciels malveillants qui prennent en otage des données personnelles s’élèvent à 350 millions de dollars, soit un quadruplement en un an.

Un vernis de respectabilité

L’essence libertarienne du phénomène a largement participé à l’engouement des débuts, poussant des milliers d’individus à chercher à s’affranchir de la souveraineté des Etats liée à leurs prérogatives de battre monnaie. Mais, que cela plaise ou non, l’intégration grandissante des cryptomonnaies dans les portefeuilles d’une part non négligeable de grands investisseurs internationaux change la donne.

L’arrivée sur ce marché de certaines banques et de fonds ayant pignon sur rue a réussi à badigeonner les cryptomonnaies d’un vernis de respectabilité. Ce n’est sans doute qu’un début. Certains s’inquiètent de la masse des petits spéculateurs, qui gravitent autour. De ce point de vue, il n’y a rien de neuf sous le soleil du capitalisme financier. La génération des millennials qui s’invitent à la table de ce grand casino n’est finalement guère différente de celle de leurs aînés qui se sont fait flouer en leur temps sur d’autres produits spéculatifs. Il est facile de verser des larmes de crocodile sur ces parieurs éblouis par le mirage d’une fortune capable de se faire ou de se défaire à la vitesse de la lumière. Mais à se focaliser sur cet aspect de la question, on finit par perdre de vue l’essentiel. Lire aussi Le bitcoin en cinq questions

Les contempteurs des cryptomonnaies négligent souvent de s’interroger sur les racines de la spéculation actuelle. Cette frénésie n’est pas la cause de la maladie, elle en est le symptôme. Le bitcoin n’est que le signe avant-coureur d’un phénomène bien connu des économistes : la fuite devant la monnaie. Quand les volumes en circulation augmentent trop rapidement, la valeur de celle-ci a tendance à chuter jusqu’à provoquer une perte de confiance dans sa capacité à acheter des biens et des actifs.

A ce stade, le mécanisme reste hypothétique. Mais l’ampleur des politiques monétaires récemment menées par les banques centrales invite à se pencher sur leurs effets à long terme. Rien qu’en 2020, l’offre de monnaie dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a augmenté de 75 %. En moins de vingt ans, elle a été multipliée par dix. Jusqu’à quand les banques centrales pourront-elles poursuivre cette stratégie impunément ?

Des bulles spéculatives

Comme tout le monde fait la même chose en même temps, il n’y a pas eu jusqu’à présent de fuite devant la monnaie à proprement parler. Simplement, celle-ci s’exprime autrement : « Les investisseurs préfèrent s’en débarrasser au profit d’actifs dont ils pensent que leur détention va les protéger de cet excès de création monétaire », expliquent Patrick Artus et Marie-Paule Virard dans leur dernier ouvrage, La Dernière Chance du capitalisme (Odile Jacob, 192 pages, 20,90 euros). L’augmentation de la demande pour ces actifs donne naissance à des bulles spéculatives. Le bitcoin n’est qu’une version du phénomène.

Alors que l’offre de monnaie ne cesse d’augmenter, celle du bitcoin a été capée dès sa création. C’est ce qui en fait l’un des principaux atouts aux yeux de ceux qui redoutent un scénario inflationniste. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le cours du bitcoin plonge sous les 40 000 dollars après la mise au ban des cryptomonnaies par la Chine

« Personnellement, je préfère avoir du bitcoin plutôt qu’une obligation », affirme sur le ton de la provocation Ray Dalio, le fondateur de Bridgewater Associates, le plus grand fonds spéculatif au monde avec plus de 100 milliards de dollars sous gestion. Dans une interview accordée au site CoinDesk, il explique que l’augmentation des dettes grâce à la création monétaire est un « stimulant » à court terme, qui finit par se transformer en « dépresseur » car, tôt ou tard, il s’agit de les rembourser. Quand il y en a trop, « vous avez un problème », explique-t-il.

C’est arrivé en 1971, lorsque les Etats-Unis, submergés par les dépenses fédérales liées au financement de la guerre froide, décidèrent de mettre fin à la convertibilité du dollar en or. Selon M. Dalio, la situation actuelle a des similitudes avec celle de 1971.

Les cryptomonnaies sont-elles suffisamment crédibles pour devenir une valeur refuge en cas de tempête ? D’évidence, le récent krach montre qu’on n’en est pas là. Mais l’histoire est loin d’être terminée. « Le plus grand risque des cryptomonnaies, explique Ray Dalio, c’est de réussir, parce que si elles réussissent, les Etats essaieront de les tuer, et ils ont beaucoup de moyens pour y parvenir. » Alors, qui du bitcoin ou du fonctionnement du capitalisme actuel est-il le plus délirant ?

Stéphane Lauer(éditorialiste au « Monde »)