Police vs Justice France (Le Monde)

« Nous arrivons quand le mal est fait : la justice applique la loi, elle ne la fait pas »

Alors que des policiers, manifestant le 19 mai, ont mis en cause l’institution judiciaire, la procureure de la République de Bobigny, Fabienne Klein-Donati, répond aux critiques et décrit son expérience en Seine-Saint-Denis.

Propos recueillis par Lucie Soullier Publié hier à 12h00, mis à jour hier à 17h13

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Fabienne Klein-Donati, procureure de la République de Bobigny, au tribunal de Bobigny, le 20 mai.
Fabienne Klein-Donati, procureure de la République de Bobigny, au tribunal de Bobigny, le 20 mai. JEAN-LUC BERTINI / PASCO POUR « LE MONDE »

La procureure de la République de Bobigny, Fabienne Klein-Donati, publie Poursuivre, aux Editions des Equateurs (240 pages, 18 euros), dont les droits d’auteur sont reversés à l’association Hors la rue, qui soutient les mineurs étrangers en danger. Elle répond aux critiques contre la justice et revient sur son expérience en Seine-Saint-Denis, notamment face à la violence accrue chez les mineurs.

Mercredi 19 mai, des milliers de policiers se sont rassemblés devant l’Assemblée nationale et ont hué le ministre de la justice et l’institution judiciaire. Assiste-t-on à un face-à-face dangereux entre police et justice ?

Ce n’est pas un face-à-face. C’est une partie des policiers qui invective et voudrait faire croire qu’eux feraient bien leur travail, et que nous le bâclerions derrière. Mais cette fracture police-justice ne correspond pas à ce que l’on vit tous les jours. Tout le monde œuvre dans le même objectif, chacun avec ses compétences. Il n’y a pas deux camps. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Face à la colère des policiers, concurrence et surenchère politique

Cela vous choque-t-il qu’un ministre et des élus se joignent à une telle manifestation ?

Défendre la cause des policiers agressés me semble tout à fait légitime. Que des politiques manifestent pour cela ne me choque pas. Mais ils représentent la République : ils devraient donc se démarquer lorsqu’il y a des attaques contre elle et ses institutions. C’est une façon d’instrumentaliser la justice, comme si elle était la seule coupable de tous les maux de la société. Il faut bien noter que, pour la délinquance, nous arrivons en bout de course. Bien sûr, nous travaillons aussi sur la prévention, mais, malheureusement, nous arrivons quand le mal est fait. Et qui travaille sur la racine des problèmes ? La justice applique la loi, elle ne la fait pas. Tous ces élus qui étaient dans la rue, ce sont eux qui font la loi. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Sécurité : le duo Gérald Darmanin-Eric Dupond-Moretti mis à l’épreuve

Dans la manifestation, on entendait crier à la « justice laxiste », aux peines trop faibles…

Tout ça, c’est de l’invective à des fins démagogiques et préélectoralistes. A chaque campagne électorale, il y a un fait divers susceptible d’interroger les questions de sécurité. Et lorsqu’on parle de la sécurité, on met en cause la justice. Mais qui s’interroge sur les causes de l’insécurité, la montée de la violence ou de telle forme de délinquance ?

On ne se pose pas la question du pourquoi, on attaque directement la fin de la chaîne. Il faudrait pourtant entrer dans l’analyse, cesser les contre-vérités et retrouver de la nuance.Ici, au parquet de Bobigny, on enregistre 200 000 procédures au pénal chaque année. Alors oui, il y a des choses que nous pourrions mieux faire. Mais, dans la masse de ce que nous traitons, n’oublions pas tout ce qu’on traite bien. Lire l’entretien : François Molins : « Rien ne permet d’affirmer que la justice serait laxiste »

Parmi toutes ces affaires, la délinquance des mineurs représente une part importante…

Sur le nombre de mis en cause, les mineurs représentent 21 % en Seine-Saint-Denis. C’est beaucoup. Avec les policiers, les associations, les juges des enfants, nous avons tous le sentiment qu’ils sont plus jeunes et plus violents, sans raison et immédiatement. Avec des couteaux, des marteaux, des violences en réunion… Cette nuit [du 19 au 20 mai], par exemple, un gamin né en 2006 s’est fait attraper par trois gars, mettre dans une cave et tabasser juste pour lui voler son téléphone. Et ce sont des gamins souvent sans casier, qui sont tout de suite très violents, dès leur première affaire. Sans gradation.

Arrivez-vous à expliquer cette évolution ?

Le département est très jeune, très peuplé, très pauvre. On y rate tellement de choses. Il y a beaucoup d’enfants qui vivent dans la promiscuité, la pauvreté, dans des familles monoparentales, avec un environnement qui favorise l’emprise néfaste des autres. Et, en parallèle, il y a les conneries qu’ils regardent à la télévision avec une mise en avant de la violence dans tout. Sans parler des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux sont-ils entrés dans les tribunaux ?

Oui, complètement et de différentes façons. Ils sont beaucoup utilisés dans la prostitution des mineurs par exemple. Il y a aussi le réseau social qui se fait chambre d’écho de rivalités de gosses, de bandes qui n’étaient pas une bande avant, mais en deviennent une après. Tout part d’une broutille entre gamins, et le réseau social lui donne de l’ampleur. Le réseau social est aussi beaucoup utilisé comme outil de pression : on filme et on menace de diffuser sous condition d’extorsions diverses et variées. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Rixes mortelles en Essonne : « Les réseaux sociaux sont la grande nouveauté des violences entre bandes »

La réponse pénale vous semble-t-elle adaptée face à la délinquance des mineurs ?

Oui, sans hésitation. Un gamin de 13 ans peut se retrouver incarcéré et condamné à de la prison ferme. Il encourt une peine dont le maximum est la moitié du maximum encouru par un majeur. Vous voulez faire quoi de plus ?

Certains prônent la majorité pénale à 15 ans. Je ne pense pas qu’un gamin de 15 ans soit complètement mature, et qu’est-ce que cela changerait dans le fond ? On a, à ce point, peu d’espoir de pouvoir rattraper une situation éducative, familiale… C’est d’un pessimisme !

En réalité, c’est surtout de l’affichage : c’est aller chercher une solution dans la répression, alors qu’elle ne se trouve pas là, parce qu’on ne veut pas faire l’effort de la chercher ailleurs. Je ne dis pas qu’il ne faut pas de répression, j’ai été juge des enfants. Mais, enfin, on peut aller plus loin dans la réflexion.

Où se trouve-t-elle, alors, cette solution ?

Dans tout ce réseau de signalement qui permet d’œuvrer sur la prévention, de faire pencher un gamin du bon côté. Il faut miser sur l’éducation, aider la famille à construire son avenir, sortir un enfant de son milieu parce que, parfois, c’est nécessaire, lui donner d’autres perspectives… Il faudrait avoir les moyens de faire cette dentelle-là, susciter un projet d’adulte pour ces gosses et ne pas compter que sur l’éducation nationale. Elle a son rôle à jouer, mais elle ne peut pas tout.

Comment réconcilier la justice et la population ?

La justice fera toujours des mécontents : le condamné parce qu’il va trouver la peine trop lourde, la victime parce qu’elle va trouver la peine trop légère… Même si le fossé entre la justice et les justiciables s’explique souvent par le fait qu’ils ne la connaissent pas. La justice a ses défauts, mais elle ne dysfonctionne pas. Je serais curieuse de voir qui, dans les mêmes conditions, serait capable de faire mieux.

Et avec le même manque de moyens ?

Evidemment, il y a un manque de moyens, mais cela ne peut pas tout cacher. Moi, j’ai été entendue il y a trois ans par l’administration centrale : mon parquet a été renforcé, il y a eu un important renfort de fonctionnaires et de magistrats du siège, un investissement important dans l’immobilier, avec l’extension à venir du tribunal et la rénovation du bâtiment actuel… Des efforts sont faits. Mais les moyens ne sont pas tout : il faut simplifier nos procédures et trouver d’autres voies pour rendre la justice. Aujourd’hui, nous sommes saisis de tout. Les gens attendent une réponse à tous leurs problèmes, ici, alors qu’il y a des choses qu’ils pourraient régler eux-mêmes en dehors du tribunal. C’est le paradoxe de la justice : on nous met au pilori, mais on attend tout de nous. Lire la tribune : « La justice pénale n’a pas les moyens des ambitions répressives du gouvernement »

Lucie Soullier