Sommet européen et Europe sociale (Le Monde)

Elisabeth Borne et Clément Beaune : « L’heure est venue de renforcer l’Europe sociale »

Tribune

Clément Beaune

Secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes

Elisabeth Borne

Ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion

Salaire minimum, droit à la formation, égalité hommes-femmes, mobilité des jeunes… Alors que la France prendra la présidence de l’Union européenne en janvier 2022, la ministre du travail et le secrétaire d’Etat aux affaires européennes détaillent, dans une tribune au « Monde », les chantiers essentiels qui s’annoncent.

Le président de la République, Emmanuel Macron, et le premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, à Porto, le 7 mai 2021.
Le président de la République, Emmanuel Macron, et le premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, à Porto, le 7 mai 2021. MIGUEL RIOPA / AFP

Tribune. Disons-le d’emblée, l’Europe a été au rendez-vous de la crise économique et sociale. En dépit des critiques qui lui sont adressées, elle a montré sa capacité à se mobiliser vite et fort. Les règles budgétaires ont été assouplies. Pour protéger les emplois et les salariés, un instrument européen de refinancement du chômage partiel a été créé. Surtout, les Etats membres se sont accordés sur un plan de relance inédit. Quarante milliards d’euros bénéficieront directement à la France, dont sept milliards pour financer le soutien à l’emploi, à la formation et à l’apprentissage. En d’autres termes, l’Europe protège.

Dans ce domaine, la proclamation du socle européen des droits sociaux, à Göteborg (Suède), en 2017, a constitué un tournant important. Elle a permis à l’Europe de réaffirmer son ambition sociale et de se saisir de questions essentielles telles que l’égalité des chances, l’accès à l’emploi ou la protection sociale. Et, depuis trois ans et demi, nous avons avancé : protection des travailleurs précaires, création d’un congé paternité de dix jours pour tous les Européens, directive sur le travail détaché avec application du principe « à travail égal, salaire égal sur un même lieu de travail ». Dans tous ces domaines, l’Europe a agi, sous l’impulsion de la France et du président de la République. Lire l’entretien : Clément Beaune : « Si l’Europe ne réussit pas son plan de relance, elle aura créé une immense déception démocratique »

Notre Union n’est en effet pas uniquement une Europe des marchés et des capitaux, mais aussi – et d’abord – une Europe au service de ses citoyennes et de ses citoyens, qui place la protection et la solidarité au cœur de ses valeurs. Alors que la crise va laisser des traces profondes dans nos sociétés, il est plus que jamais de notre responsabilité de montrer aux Européens que l’Europe est un espace qui les protège et les aide à se projeter vers l’avenir. L’heure est venue de renforcer concrètement l’Europe sociale.

Un salaire pour vivre dignement

Le plan d’action proposé par la Commission pour mettre en œuvre le socle des droits sociaux et le Sommet social de Porto sera déterminant. Alors que la France prendra la présidence de l’Union européenne en janvier 2022, un certain nombre de chantiers nous semblent essentiels à la construction de l’Europe sociale de demain.

Lutter contre les distorsions de concurrence, en travaillant à une convergence sociale vers le haut

Il nous faut d’abord assurer un socle de protection à tous les travailleurs. En veillant, d’une part, à ce que chaque salarié européen bénéficie d’un salaire qui lui permette de vivre dignement. C’est tout l’enjeu du projet de directive sur les salaires minimaux en Europe que nous défendons, et qui nous permettra de lutter contre les distorsions de concurrence en travaillant à une convergence sociale vers le haut. En veillant d’autre part à ce que l’Europe protège tous ses travailleurs, sans exception. Cela veut dire mieux protéger les travailleurs des plates-formes numériques en leur garantissant des droits individuels et collectifs, une réelle autonomie et une protection sociale adaptée à la spécificité de leur activité. La France montre la voie : en application de la loi d’orientation des mobilités, nous avons structuré un dialogue social entre plates-formes et travailleurs indépendants pour créer un cadre plus juste et sécurisant à ces travailleurs. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La présidence portugaise de l’Union européenne veut relancer « l’Europe sociale »

L’Europe sociale de demain, c’est aussi une Europe qui contribue à la création de nouveaux droits pour les Européens, notamment en matière de formation. Comme en France, nous voulons que chaque citoyen de l’Union puisse bénéficier tout au long de sa vie d’un droit individuel à la formation, essentiel pour remporter la bataille de l’emploi face à la crise et celle de la souveraineté européenne en matière technologique. Félicitons-nous de ce que la Commission européenne envisage aujourd’hui une initiative semblable au « compte personnel de formation » créé en France, et qui compte aujourd’hui seize millions d’utilisateurs.

La jeunesse comme priorité

Nous devons également mettre fin aux inégalités qui perdurent dans le monde du travail. En Europe, l’écart de rémunération entre femmes et hommes pour un travail équivalent reste de 14 %. Comment continuer à accepter cela ? Il s’agit là encore d’un enjeu qui touche au cœur même de nos valeurs européennes, et de ce qui fonde notre modèle social. Pour parvenir à une égalité réelle, il nous faut des moyens de mesurer et de piloter la réduction des écarts, comme nous l’avons fait en France en créant l’Index de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes.

Promouvoir la mobilité européenne pour tous les jeunes

Enfin, la jeunesse doit être la priorité de l’Europe. L’Union doit devenir pour tous les jeunes l’horizon de nouvelles possibilités. C’est pourquoi nous souhaitons promouvoir la mobilité européenne pour tous les jeunes, avec l’objectif fixé par le président de la République que la moitié d’une classe d’âge ait passé au moins six mois dans un autre pays de l’Union avant ses 25 ans. C’est un enjeu majeur pour forger la nouvelle génération des Européens de demain.

Depuis quatre ans, la France, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, est motrice dans l’ambition sociale de l’Europe. En janvier 2022, c’est à la France que reviendra la responsabilité majeure de faire avancer l’ensemble de ces sujets, conformément aux engagements pris à Porto. Et de transformer l’ambition d’une Europe sociale plus forte en droits concrets pour les citoyens et les citoyennes de l’Union.

Clément Beaune est secrétaire d’Etat, chargé des affaires européennes ;

Elisabeth Borne est ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion

Clément Beaune(Secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes) et Elisabeth Borne(Ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion)