« Les plans de relance actuels ne remettent pas en cause le principe général de la supériorité du marché » Ulrike Lepont (Le Monde)

  • « Les plans de relance actuels ne remettent pas en cause le principe général de la supériorité du marché »

Tribune

Ulrike Lepont

Politiste

La chercheuse en science politique Ulrike Lepont relativise, dans une tribune au « Monde », le « retour de l’Etat » aux commandes de l’économie, car ni la nécessité de réduire son périmètre ni la priorité donnée au secteur privé pour l’allocation des ressources ne sont remises en cause.

Publié le 09 avril 2021 à 12h00 Temps de Lecture 4 min.

Tribune. Après plusieurs décennies où l’Etat avait été assigné à s’en tenir à un rôle de garant du respect des règles de la concurrence et de contrôle de l’inflation par la seule politique monétaire, les plans de relance européens actuels, de par leur ampleur, sont souvent interprétés comme la marque d’un retour de l’Etat dans l’économie. Le recours à la politique budgétaire du « quoi qu’il en coûte », mais aussi à la politique industrielle via des investissements publics dans des secteurs jugés stratégiques pour la croissance future, est à nouveau légitime pour stimuler l’activité économique du pays. Lire aussi : L’impossible pari du « quoi qu’il en coûte » dans une crise du Covid-19 qui se prolonge

Ce phénomène n’est en réalité pas simplement conjoncturel : il s’inscrit dans un processus engagé depuis la crise de 2008, du fait de l’échec de la politique monétaire européenne à relancer la croissance de la zone euro, ainsi que de la montée du patriotisme économique à l’échelle internationale.

Pour autant, cette relégitimation des politiques industrielle et budgétaire est loin de signer le retour de l’Etat keynésien d’après-guerre. Du point de vue de la politique industrielle tout d’abord, les investissements publics sont conçus selon des objectifs et des modalités diamétralement différents. Durant les « trente glorieuses », l’objectif des politiques d’investissement était, pour l’Etat, de structurer des secteurs économiques entiers, parfois directement par des nationalisations, parfois par des subventions qui lui permettaient d’influer sur les choix de développement des entreprises. Il s’agissait ainsi de contrôler le marché, voire, pour certains secteurs comme l’énergie, de s’y substituer.

Confiance dans le marché

Les politiques d’investissement actuelles visent au contraire à encourager le développement des acteurs privés et du marché en déterminant des objectifs généraux – comme la transition écologique –, mais sans intervenir dans les stratégies des acteurs économiques. Elles s’appuient, pour ce faire, sur des instruments financiers comme des prêts, des prises de participation sous forme de capital-risque ou des garanties qui sont délivrées en premier lieu par les banques publiques d’investissement – dont l’activité a explosé depuis une décennie. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Bruno Le Maire veut accélérer le plan de relance pour atteindre les 6 % de croissance en 2021

Ces financements sont octroyés sur le critère de la rentabilité financière des projets et de la promesse d’un « retour sur investissement » pour l’Etat, mais sans exigence de contrepartie en matière de gouvernance. De plus, quand l’Etat investit par le biais des banques publiques d’investissement au capital d’entreprises, l’objectif est de s’en retirer dès que l’activité est rentable, de manière à réinvestir dans d’autres activités émergentes prometteuses, sur le modèle d’un fonds d’investissement. Enfin, l’Etat n’investit jamais seul, mais en cofinancement avec des acteurs privés, ce qui lui permet de miser sur l’« effet levier », mais qui réduit également sa capacité de contrôle.

Ce modèle d’investissement correspond d’une part à une confiance dans l’efficacité du marché et des acteurs privés, dont les choix sont jugés plus judicieux en matière d’investissement. Il est également censé être moins coûteux pour les finances publiques et permet de respecter le cadre du droit européen, qui impose aux Etats de se comporter comme des « investisseurs avisés en économie de marché ».

Du point de vue de la politique budgétaire ensuite, la doctrine keynésienne de stimulation de l’économie par l’Etat s’accordait bien avec le choix politique de la période d’après-guerre d’un développement sans précédent de l’Etat social, caractérisé par la démarchandisation de pans entiers de l’économie et le développement du secteur public.

L’investissement sanctuarisé

Bien au contraire, la valorisation actuelle du rôle d’« investisseur » de l’Etat ne s’accompagne pas d’une revalorisation de la dépense publique en général. Ces dépenses d’investissement sont en effet nettement distinguées des autres dépenses publiques, dites de fonctionnement ou de redistribution, qui financent les services publics et les transferts sociaux. Ainsi, si le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, affirmait, le 2 février, devant l’Assemblée nationale que la dette liée à l’investissement était de « la bonne dette », il ajoutait aussitôt ne pas « être favorable à de l’endettement qui irait à des dépenses de fonctionnement pérennes », qui, de fait, sont exclues du plan de relance.

Le raisonnement tenu est que, tandis que les dépenses d’investissement préparent l’avenir et la croissance de demain, les autres dépenses publiques sont un puits sans fond improductif et une charge fiscale qui fait obstacle à la vitalité et la compétitivité économique du pays. Cette logique est aussi au cœur des conclusions du rapport de la commission Arthuis, remis le 18 mars au gouvernement, qui fait porter le futur effort de réduction de la dette sur les dépenses de fonctionnement et de redistribution, mais sanctuarise les dépenses d’investissement. Elle explique également le maintien des plans de réduction du nombre de lits dans les hôpitaux publics ou la faiblesse des revalorisations salariales lors du Ségur de la santé, et ce en pleine crise sanitaire. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dette : le rapport Arthuis plaide pour une meilleure maîtrise de la dépense publique

Ainsi, si la réaffirmation de l’interventionnisme et la relégitimation des dépenses publiques dont témoignent les plans de relance actuels constituent un déplacement à l’intérieur du cadre néolibéral, elles ne remettent pas en cause le principe général de la supériorité du marché et des acteurs privés pour allouer les ressources, ni la nécessité de réduire le périmètre de l’Etat et de mener des politiques d’austérité. On comprend ainsi la logique globale des politiques économiques françaises actuelles, partagées entre, d’une part, la mise en avant croissante du rôle de l’Etat dans l’économie pouvant justifier des dépenses publiques nouvelles et même l’augmentation de l’endettement, et, d’autre part, le maintien de l’objectif de diminution de son périmètre au nom de la réduction des déficits et de la dette.

Ulrike Lepont est chercheuse en science politique (Laboratoire Printemps, CNRS/université Versailles-Saint-Quentin) Gérer l’argent de la relance

New Deal, Reconstruction, Plan Marshall, planification soviétique… L’histoire de la gestion des grands programmes de dépense publique est riche d’enseignements à l’heure où les Etats posent les jalons de la sortie de la crise

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