Avec l’arrêt du tourisme, l’écosystème construit pour les voyages de masse s’est évaporé (Le Monde)

Avec l’arrêt du tourisme, l’écosystème construit pour les voyages de masse s’est évaporé

A l’aube d’un second été sans grande activité, les pays qui vivent du tourisme risquent de voir disparaître des dizaines de millions d’emplois. Les femmes et les travailleurs précaires, jeunes ou peu diplômés, seront les premiers concernés.

Par Clément Guillou Publié hier à 02h36, mis à jour hier à 14h34

Temps de Lecture 7 min.

Dans le Machu Picchu, réouvert en novembre 2020.
Dans le Machu Picchu, réouvert en novembre 2020. ERNESTO BENAVIDES / AFP

Lorsque quelques Occidentaux vaccinés redécouvriront, cet été, les plages de Thaïlande, les ruines du Machu Picchu, au Pérou, ou les safaris du Kenya, le plus frappant sera ce qu’ils ne verront pas : la masse de petites mains du tourisme globalisé, évaporée dans l’arrêt du voyage. Les femmes de ménage, les bagagistes, les artisans. Les photographes de rue, les tisserandes, les gardiens de parking. Les chauffeurs, les loueurs de matelas, les masseuses. Les guides, les vendeurs de tee-shirts, les professeurs de plongée. L’écosystème construit pour le tourisme de masse, parfois pour le pire, s’est dispersé dans d’autres secteurs, provoquant un exode rural. Sa reconstruction sera nécessairement lente.

Nul besoin d’aller au bout du monde pour constater l’impact social de la fermeture des frontières – à Lourdes, la soupe populaire déborde. Mais il est plus dévastateur dans les pays en développement, où le filet social et la clientèle domestique sont inexistants. A l’aube d’un second été sans grande activité, les économies des foyers sont épuisées. La chute de 74 % du nombre de visiteurs internationaux, en 2020, a provoqué la suppression de 62 millions d’emplois, estime le Conseil mondial du voyageet du tourisme (WTTC). Il faut y ajouter ceux soutenus de manière artificielle par les gouvernements et dont la survie sera incertaine une fois le robinet coupé. Lire aussi Il est impossible de garantir un été touristique « normal » en Europe, selon le secrétaire d’Etat Clément Beaune

L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) estime que l’on ne voit actuellement que la face émergée de l’iceberg qui vient de heurter le secteur, et que le nombre d’emplois détruits par la crise dépassera les 100 millions. Les petites et moyennes entreprises concernent quatre travailleurs sur cinq dansle tourisme ; or, une récente enquête de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) calcule que plus de la moitié d’entre elles disparaîtront d’ici à la fin de l’année.

Locomotive économique

En Europe, en Asie-Pacifique et en Amérique, l’activité touristiquereprésentait près de 10 % du travail avant la crise. Cette part allait croissant dans le monde, puisqu’un poste sur quatre créé entre 2014 et 2019 l’était dans ce secteur. L’accessibilité des voyages long-courriers a accompagné ce boom de l’emploi touristique, en développant des services qui n’existaient pas pour la clientèle domestique : le WTTC estime qu’un emploi est créé pour 11 visiteurs internationaux en Afrique, 13 en Asie-Pacifique. L’Organisation des Nations unies (ONU) redoute donc particulièrement l’impact sur certains pays d’Afrique et sur les « petits Etats insulaires en développement » (PEID).

« Pour les femmes, les populations rurales, les peuples autochtones et nombre d’autres groupes historiquement marginalisés, le tourisme est un vecteur d’intégration, d’autonomisation et de génération de revenus, relève l’ONU dans une note d’août 2020. Le secteur est également un outil essentiel à la préservation du patrimoine naturel et culturel. »

Il est aussi la principale source d’épargne en devises étrangères, et a des conséquences en cascade sur l’aménagement du territoire, les transports, l’agriculture, l’artisanat et le BTP : c’est une locomotive économique, même si plus de la moitié des recettes touristiques des pays en développement sont détournées vers l’extérieur au profit de groupes occidentaux.

L’emploi, lui, n’est pas délocalisable. Danièle Kuss, experte auprès de l’OMT, constate qu’il « permet l’entrée sur le marché du travail des femmes et des hommes jeunes sans qualification, et parfois sans éducation primaire. C’est aussi le seul secteur qui permet de progresser sur le tas, sans diplômes : on voit des gens devenir directeurs d’hôtels en partant de tout en bas. »

Les femmes, premières victimes de la crise

Le caractère saisonnier de l’activité, le temps partiel, les conditions de travail ingrates et une rémunération plus faible qu’ailleurs concourent au recrutement de primo-travailleurs ou de personnes écartées du marché du travail – jeunes non diplômés, minorités ethniques, immigrés, mères ne pouvant accepter qu’un temps partiel.

Pour les travailleurs qualifiés qui, par leurs compétences linguistiques notamment, étaient au contact des touristes, la reconversion n’est pas simple. « A Phuket, en Thaïlande, le revenu moyen d’un employé qui travaille avec nos clients est autour de 40 000 bahts par mois (1 070 euros), cinq fois plus que ce que touchent aujourd’hui ceux qui ont retrouvé un job, détaille Guillaume Linton, patron du tour-opérateur français Asia. Les diplômés, polyglottes ayant la maîtrise des outils informatiques, ont pu retrouver un emploi en ville. C’est beaucoup plus compliqué pour les guides, les personnels de sites culturels, les chauffeurs. Eux ont dû retourner vivre à la campagne, dans leur famille. »

Le caractère saisonnier de l’activité, le temps partiel, les conditions de travail et une rémunération faible concourent au recrutement de primo-travailleurs ou de personnes écartées du marché du travail

Dans 90 % des 40 pays desservis par Asia, du Moyen-Orient à l’Australie, il n’existe ni aide ni marché domestique conséquent. Les petites structures avec lesquelles le tour-opérateur collabore sont à court de trésorerie. Les plus gros ont pu garder un noyau dur d’employés, et réembaucheront quand le retour de l’activité se précisera. Certains ont dû se réinventer le temps de la crise, comme dans une structure de 30 employés en Mongolie, créée par un Français : « Il a pu conserver ses employés en montant un partenariat avec un fabricant de pulls en cachemire mongol. C’est un exemple de la résilience de ces populations, habituées à traverser des crises. Il y a une vraie économie du système D », souligne Guillaume Linton.

Les femmes sont les premières victimes de la crise, elles qui représentaient 54 % des employées du secteur touristique – contre 39 % dans l’ensemble de l’économie. En Afrique, la proportion monte à 69 %. Les inégalités de genre y sont les mêmes qu’ailleurs : revenu inférieur de 15 % (contre 17 %), travail souvent non rémunéré dans les entreprises familiales, postes de direction captés par les hommes. Sans surprise, ce sont leurs emplois qui ont été plus facilement supprimés. La fermeture durable des écoles fut un handicap de plus. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Retenus en mer, chômeurs à terre : la double peine des employés de croisières

Moins-disant social

Devant une agence de voyage fermée, à Bangkok (Thaïlande), le 8 avril 2021.
Devant une agence de voyage fermée, à Bangkok (Thaïlande), le 8 avril 2021. MLADEN ANTONOV / AFP

Le cas américain est particulièrement frappant : sur les 3,5 millions de postes détruits dans le secteur du divertissement et l’hôtellerie-restauration, 2 millions étaient occupés par des femmes. Ces salariées sont, aux Etats-Unis, le symbole de « la tempête qui frappe les travailleuses », dont s’inquiète la vice-présidente Kamala Harris dans une tribune publiée par le Washington Post en février.

« En matière de communication, les grands groupes occidentaux ont tendance à privilégier la responsabilité environnementale au détriment de la qualité de l’emploi » Caroline Demeyere, chercheuse

Les grandes chaînes hôtelières ont toutes réduit leur masse salariale pendant la crise et ont promis à leurs actionnaires que ces économies seraient durables : numérisation de certaines tâches, flexibilité accrue imposée aux salariés, ménage des chambres moins systématique. Le syndicat américain Unite Here s’inquiète des conséquences sur l’emploi et dénonce des salaires en baisse alors que la reprise s’amorce. La faible capacité de mobilisation des employés de l’hôtellerie, l’urgence économique et la compression de la demande, au moins dans un premier temps, font craindre un moins-disant social et ne concourront pas à l’avènement du tourisme responsable appelé de ses vœux par l’OMT.

« En matière de communication, les grands groupes occidentaux ont tendance à privilégier la responsabilité environnementale au détriment de la qualité de l’emploi, souligne Caroline Demeyere, docteure en sciences de gestion et chercheuse à l’université de Reims-Champagne-Ardenne. Quand on parle de tourisme durable, on entend tourisme vert : c’est très visible pour le consommateur et cela pèsera davantage dans son choix que la rémunération de la femme de chambre, dont le rôle est d’être invisible du touriste. »

La pause forcée du voyage et l’émergence du tourisme comme enjeu économique peuvent-elles, comme l’espère l’OMT, être l’occasion d’une prise de conscience ? Pour les voyageurs, descendre dans un hôtel local, préférer l’artisanat domestique au made in China, choisir un hôtel sans piscine là où l’accès à l’eau est un problème… Pour les gouvernements, cesser de déléguer l’aménagement touristique aux groupes privés, répartir les flux et investir dans la formation de la population rurale et les infrastructures.

« Le village s’est serré les coudes »

Dans les lieux jadis happés par le tourisme de masse, l’heure est moins à la réflexion qu’à la débrouille et à la solidarité. Les banques alimentaires ont essaimé partout, jusqu’à Disney World, en Floride (Etats-Unis), où l’on a parfois servi chaque semaine plus d’un millier de salariés mis au chômage par les parcs d’attractions.

Dans le petit port mexicain de Mahahual, sur la péninsule du Yucatan (Mexique), c’est à la « casa de la cultura » que l’on a distribué des sacs entiers d’aliments de base, payés par l’Eglise ou par les riches Américains qui y passent plusieurs mois par an. Cet ancien village de pêcheurs – reconvertis en guides ou en capitaines d’embarcations – a redécouvert les vertus de la pêche au harpon et des stands de tacos, une reconversion pour les guides de plongée. Article réservé à nos abonnés Lire aussi A travers le monde, ces employés du tourisme confrontés à la crise du Covid-19

« Mexico et le gouvernement local n’ont apporté aucune aide, mais le village s’est serré les coudes, décrit Clara Malbos, anthropologue du tourisme à l’université de Paris, qui vit depuis seize mois à Mahahual dans le cadre de son doctorat. La plupart des entreprises ont continué de verser un salaire minimum à leurs employés. Beaucoup de propriétaires, basés dans les grandes villes, ont baissé leurs loyers. Le port de croisière, en revanche, a licencié la quasi-totalité de ses 1 000 salariés. »

Malgré le retour d’un tourisme local et de longue durée, le village de 3 000 habitants n’a pas vu revenir les saisonniers cet hiver. Les Européens ou Latino-Américains qui s’installent plusieurs semaines ne peuvent compenser les 20 000 passagers, essentiellement américains, qui pouvaient débarquer chaque jour des paquebots. « Les centres de plongée, les hôtels-restaurants revivent. Mais les vendeurs d’artisanat et les serveurs rémunérés au pourboire regrettent les bateaux. »

Clément Guillou