Faut-il rembourser la dette covid ?

Surenchère politique autour de la dette Covid

Le sort de cette dette abyssale, gonflée par les dépenses liées à la crise sanitaire, devrait être un sujet majeur de la prochaine élection présidentielle.

Par Claire Gatinois et Audrey Tonnelier Publié hier à 01h58, mis à jour hier à 17h03

Jeunesse confinée, jeunesse sacrifiée, mais aussi jeunesse endettée. A l’approche de la présidentielle de 2022, la question du remboursement de la dette publique, dont le montant a explosé sous l’effet de la pandémie de Covid-19, hante les esprits. La crise n’est pas encore finie qu’on s’interroge : le « quoi qu’il en coûte », ce dispositif présidentiel visant à soutenir sans limites les victimes du coronavirus, combien ça coûte ? Qui va payer ? Quand ? Comment ?

Rarement la question de la dette publique, ce « fardeau pour les générations futures » passé en 1980 d’un peu plus de 20 % du produit intérieur brut (PIB) à quelque 120 % aujourd’hui, a dominé les débats présidentiels. Mais les ménages sont inquiets. En dépit des dénégations du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, les Français sont, à 88 %, persuadés qu’ils paieront la facture Covid par des hausses d’impôts, selon un sondage IFOP du 22 janvier réalisé en partenariat avec Fiducial, CNews et Sud Radio.Si ce n’est eux, ce seront leurs enfants et, ou, leurs petits-enfants.

Arguments classiques

« Il est normal que la dette revienne dans les débats à la veille de la campagne présidentielle. C’est un sujet de souveraineté nationale. Il s’agit de maîtriser son destin : si vous êtes surendetté, vous vous exposez à être entre les mains de vos créanciers », abonde l’ancien ministre de l’économie Jean Arthuis, qui préside une commission sur l’avenir des finances publiques, chargée justement par Matignon de rendre un rapport sur le sujet dans les prochaines semaines.

Pour tenter de rassurer l’opinion, le gouvernement use d’arguments classiques. Cette créance abyssale– estimée à 2 674,3 milliards d’euros à fin septembre 2020 par l’Insee – contractée pour faire face à une situation exceptionnelle sera remboursée. Prétendre le contraire serait « irresponsable », martèle Bruno Le Maire. Si ce n’est par l’impôt, ce sera par la croissance à venir. L’ère des « trente glorieuses » étant révolue, personne n’imagine que la hausse du PIB permettra, seule, d’éponger la dette accumulée. Bruno Le Maire répète donc que le pays ne pourra faire l’économie de réformes et notamment d’une refonte de son système de retraite, dont le déficit frise les 25 milliards d’euros. Quand ? « Le moment venu. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi La pandémie de Covid-19 relance le débat sur la taxation des plus riches

Mais les choses ont changé. Le débat, qui opposait autrefois les orthodoxes avocats de la réduction de la dépense publique, comme entend l’incarner Bruno Le Maire, aux laxistes plus « généreux » prônant la taxation des grandes fortunes, a glissé vers des terres inconnues. Cette dette pléthorique qui nous embarrasse tant, pourquoi ne pas l’annuler, en la faisant racheter par la Banque centrale européenne ? L’idée, défendue dès 2017 par le leader de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, et à l’époque jugée saugrenue, est désormais partagée par une part significative de l’élite économique et politique.

Parmi eux, l’ex-ministre de l’économie et ancien du Parti socialiste Arnaud Montebourg, qui nourrit des ambitions présidentielles, l’essayiste Alain Minc, conseiller du gratin du CAC 40, ou des économistes de renom, tels Gaël Giraud et Thomas Piketty. Ces deux derniers sont cosignataires d’un appel, aux côtés de 150 confrères issus de treize pays européens, publié le 5 février dans Le Monde, mais aussi dans la presse italienne, espagnole, belge, allemande et suisse, et suggèrent de passer « un contrat entre les Etats européens et la BCE ». « Cette dernière s’engage à effacer les dettes publiques qu’elle détient (ou à les transformer en dettes perpétuelles sans intérêt), tandis que les Etats s’engagent à investir les mêmes montants dans la reconstruction écologique et sociale », écrivent-ils. « Cette question doit être dédramatisée. Il existe des politiques alternatives au remboursement de la dette comme le souhaite le gouvernement ! », appuie Dominique Plihon, cosignataire de la tribune et membre de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac).

« Illusion démagogique »

Plus surprenant, une partie de la droite traditionnelle s’engouffre dans le débat. Prétendant incarner une nouvelle droite qui ne regarderait plus la France au travers d’« un tableau Excel », tout en jugeant qu’annuler la dette est une « illusion démagogique », Guillaume Peltier, vice-président délégué du parti Les Républicains, préconise de transformer la « dette Covid » en une dette centenaire qu’on rembourserait progressivement, par l’instauration d’une taxe carbone aux frontières, d’une taxe Gafam sur les géants du numérique ainsi que d’une taxe sur les transactions financières. Rallonger les échéances à cent ou même à cinquante ans permettrait de donner « de l’oxygène » au pays pour continuer d’investir, car la dette, « c’est comme le cholestérol, il y a la bonne et la mauvaise », dit-il. « Cette idée est populaire, crédible, attendue et utile », résume-t-il, se disant soutenu par l’ancien ministre de l’économie François Baroin et écouté par l’ex-président de l’Union des démocrates indépendants (UDI) Jean-Louis Borloo. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Eric Woerth : « L’idée qu’on peut annuler la dette est fausse et dangereuse »

Les services de Bercy s’étouffent. « Certains cherchent une baguette magique prétendant faire disparaître la dette », juge-t-on au sein du ministère. Prétendre ne pas rembourser créerait un précédent dangereux. Les investisseurs refuseraient, par la suite, de prêter à nouveau au pays, ou à des taux rédhibitoires. Quant à transformer la dette actuelle en une créance à cent ou même à cinquante ans, quand l’Etat emprunte aujourd’hui à dix ans à des taux négatifs, l’option semble bien audacieuse. « Souscrire une dette à cinquante ans, qui coûte aujourd’hui plus cher qu’une dette à dix ans, signifie qu’on parie que les taux vont beaucoup augmenter. Mais qui peut aujourd’hui prévoir quelle sera la situation des taux d’intérêt sur les cinquante prochaines années ? On ne joue pas au casino avec l’argent des Français ! », lâche-t-on à Bercy, où l’on rappelle que l’Etat renouvelle sans cesse sa dette en empruntant aujourd’hui pour rembourser les crédits qui arrivent à échéance.

Méprisées ou adoubées, ces idées illustrent le changement de mentalité qui s’est opéré au cours de la dernière décennie. En France, mais aussi à l’étranger. « Même si les vieux réflexes sont robustes, certains dogmes sont en train de tomber », atteste Manon Aubry, députée européenne, membre de LFI et ex-porte-parole de l’ONG Oxfam.

Les erreurs commises après la crise financière de 2008 ont marqué les esprits. Les pays ont alors, trop tôt et trop vite, mis en œuvre des mesures d’austérité pour redresser leurs finances publiques, les entraînant dans la « grande récession ». Les organisations internationales, tels le Fonds monétaire international (FMI) ou l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui, hier, préconisaient aux Etats de mener réformes et mesures d’économies au pas de course, ont fait leur mea culpa. Elles appellent désormais les gouvernements à ne pas s’engager trop vite dans l’austérité. En Europe et même en Allemagne, où la discipline budgétaire est une valeur constitutionnelle, le ton a aussi évolué. Le contexte monétaire y contribue. La politique accommodante de la BCE neutralise, pour l’heure, toute attaque spéculative des marchés financiers et permet aux Etats d’emprunter sans frais. « La dette, pour l’instant, est gratuite et rapporte même de l’argent ! », observe l’économiste Jean Pisani-Ferry. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’avenir de la dette Covid, un débat politique autant qu’économique

Ces circonstances exceptionnelles, qui ont permis aux Etats de crever tous les plafonds d’endettement, justifient paradoxalement les préoccupations actuelles. On redoute que le vent tourne. « Le débat ne se pose pas tout de suite, mais il peut revenir vite si l’Allemagne change de posture, si les marchés se réveillent. Il faut se préparer », pense Michel Sapin, ministre de l’économie sous François Hollande.

Mais pour une partie des experts, le sujet arrive bien tôt. « C’est mauvais signe », pense notamment Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Comme lui, certains craignent que la question de l’assainissement des finances publiques occupe les esprits, quand la priorité du pays reste d’investir pour sécuriser la reprise et assurer une croissance durable… aux générations futures. « Pendant la guerre, on fait la guerre et on la finance en s’endettant – y compris par des moyens peu orthodoxes. C’est seulement après qu’on décide comment en répartir le coût », appuie M. Pisani-Ferry.

Claire Gatinois et Audrey Tonnelier

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