Action de la banque centrale et financement de la dette publique

Relance économique : pourquoi la dette n’a jamais été aussi peu chère

Grâce à l’action de la Banque centrale européenne, la France emprunte à taux négatif et le service de la dette baisse d’année en année.

Par Eric Albert(Londres, correspondance) Publié hier à 09h40, mis à jour hier à 10h19

L’explosion de la dette publique française, un problème ? Certainement pas pour les années à venir. Malgré les emprunts historiques réalisés cette année pour faire face à la pandémie de Covid-19, les remboursements baissent, année après année.

En 1996, la dette française atteignait le chiffre symbolique de 60 % du produit intérieur brut (PIB), le soi-disant maximum autorisé par le pacte de stabilité européen. A l’époque, le service de la dette, c’est-à-dire les intérêts à payer, était lourd, à 3,4 % du PIB.

Un quart de siècle et une pandémie plus tard, la dette a presque doublé, autour de 115 % du PIB, mais le service de la dette a été divisé par deux et demi, à 1,4 % du PIB. En clair, l’Etat a aujourd’hui moins d’efforts à fournir pour rembourser les intérêts d’une dette gigantesque et toujours plus élevée. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Surenchère politique autour de la dette Covid

Mieux encore, les intérêts vont continuer à baisser, malgré les énormes emprunts réalisés en 2020. Selon les calculs de Capital Economics, un cabinet d’études, le service de la dette devrait descendre à 0,7 % du PIB en 2022. Autrement dit, cela ne pèsera guère sur le budget de l’Etat.

Chute des taux d’intérêt

Derrière ce paradoxe se trouve la chute vertigineuse des taux d’intérêt. Aujourd’hui, le gouvernement français bénéficie de ce privilège étonnant : il peut emprunter à taux négatif. Les investisseurs sont prêts à le payer pour lui donner de l’argent. C’était encore le cas jeudi 4 février, quand le Trésor a émis 6,1 milliards d’euros à rembourser sur dix ans à un taux de – 0,25 %.

Ce véritable monde à l’envers se vérifie dans l’ensemble de la zone euro. Les taux à dix ans de l’Allemagne sont à – 0,4 %, ceux d’Espagne à + 0,1 %, et même ceux de l’Italie, malgré ses graves problèmes économiques, tournent à seulement + 0,5 %.

Du coup, le consensus est presque complet chez les économistes aujourd’hui : les Etats peuvent s’endetter sans grands risques. « Les dettes souveraines n’ont jamais été aussi sûres », souligne, dans une note du 28 janvier, Gabriel Sterne, du cabinet d’études Oxford Economics. Surtout, mieux vaut s’endetter pour maintenir l’économie à flot pendant cette crise historique que la laisser s’effondrer : « Si le taux d’endettement peut sembler un problème, la faible croissance est un problème plus important », poursuit M. Sterne.

Action indirecte

Comment expliquer ce phénomène de taux zéro, voire négatifs, qui semble aller à l’encontre du bon sens ? La Banque centrale européenne (BCE) est à la manœuvre. Depuis le début de la pandémie, l’institution de Francfort fait « tourner la planche à billets », pour reprendre l’expression consacrée. Concrètement, elle rachète les dettes des Etats, en créant de l’argent ex nihilo, un privilège de banque centrale.

Mais elle a besoin pour cela d’un subterfuge. Les traités européens interdisent à la BCE d’acheter directement les dettes des Etats. Cela va à l’encontre de l’orthodoxie économique, qui affirme qu’une dette publique se gère comme celle d’un bon père de famille et doit pouvoir être remboursée par l’impôt.

Pour contourner ce problème, la BCE agit de façon indirecte. Dans un premier temps, des investisseurs privés achètent les dettes des Etats, avant de les revendre à la Banque centrale, parfois au bout de seulement quelques jours. Cela explique qu’ils soient prêts à prêter sans crainte. Ils savent que la BCE sera de toute façon là pour reprendre leurs actifs. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Eric Woerth : « L’idée qu’on peut annuler la dette est fausse et dangereuse »

Ce subterfuge a débuté en 2015, pendant la crise de la zone euro. Avec la pandémie, il a pris des proportions sans précédents. Selon les calculs du Fonds monétaire international (FMI), 71 % de toutes les dettes émises par les Etats de la zone euro depuis mars 2020 ont été rachetées par la BCE. Aux Etats-Unis, le phénomène est similaire.

Attention à l’inflation

Mais à terme, ne faudra-t-il pas, quand même, rembourser ces dettes ? Pas vraiment, répond Patrick Artus, économiste à Natixis. Dans une note, le 15 janvier, il soulignait que ces dettes seront « renouvelées indéfiniment ». Comprendre : quand elles arriveront à échéance, les Etats rembourseront le capital à la BCE, tout en émettant une nouvelle dette, qui sera elle-même rachetée par la BCE… On sera revenu au statu quo. Dans ce cadre, le débat sur l’annulation de ces dettes est « stérile », selon M. Artus, puisque la situation actuelle est pérenne.

Cela ne signifie pas pour autant que la stratégie actuelle soit saine et sans danger. « La grande peur : (…) la hausse des taux d’intérêt », estime M. Sterne. Si les taux s’envolent, le service de la dette risque de devenir insoutenable. Les Etats se retrouveraient alors en grave difficulté.

Le danger pourrait venir de l’inflation. Si celle-ci repart fortement (elle est actuellement très basse, à 0,9 %), les banques centrales vont être obligées d’agir pour la contenir. Ce scénario demeure très hypothétique, alors que la déflation est plutôt le danger qui guette la zone euro. Mais il remettrait tout l’équilibre actuel en cause.

Eric Albert(Londres, correspondance)