Le salaire est-il l’ennemi de l’emploi ? L’exemple américain

Joe Biden lance la bataille du salaire minimal aux Etats-Unis

Le nouveau président américain veut doubler le salaire minimal pour le porter à 15 dollars de l’heure. Cela entraînera une révolution dans les Etats les plus pauvres du Sud et du Midwest et pour les minorités.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 25 janvier 2021 à 09h58

Temps de Lecture 5 min.

Manifestation en faveur d’un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, devant le siège de McDonald’s, le 15 janvier à Chicago.
Manifestation en faveur d’un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, devant le siège de McDonald’s, le 15 janvier à Chicago. SCOTT OLSON / AFP

Joe Biden a décidé de doubler le salaire minimal fédéral à 15 dollars (12,30 euros). Ce salaire fut instauré en 1938 par Franklin Delano Roosevelt pendant la Grande Depression mais il est devenu théorique ; son niveau est si bas – 7,25 dollars de l’heure depuis 2009 – qu’il concerne moins de 2 % des 80 millions de travailleurs américains payés à l’heure, soit 1,6 million de personnes. Si elle était étalée jusqu’en 2025, cette hausse entraînerait une augmentation de salaire directe pour 23 millions d’Américains, soit plus de 15 % de la population active, selon David Cooper, économiste à l’Economic Policy Institute (EPI).

La mesure n’est pas acquise, car elle doit être approuvée à 60 % par le Sénat, dans lequel les républicains détiennent la moitié des sièges. Mais la dynamique politique est forte sur le terrain. Depuis des années, faute d’action fédérale, ce sont les Etats et collectivités locales qui ont augmenté le salaire minimum local. En 2021, plus de 20 Etats auront augmenté le leur. Dernière à rejoindre le mouvement, la Floride a décidé par référendum en novembre 2020 de passer de 8,56 à 15 dollars d’ici à 2026.

Les écarts territoriaux restent considérables : la rémunération minimale locale est au plus haut dans les riches régions démocrates (San Franciso, 16,07 dollars, Seattle et New York (15 dollars), Californie (13 dollars) et au plus bas dans le Wyoming ou en Géorgie (5,15 dollars). Entre salaire minimal fédéral et local, c’est le plus élevé qui s’applique. Ainsi, une grande partie du chemin vers les 15 dollars a été de facto accomplie : au total, le salaire minimal « moyen » aux Etats-Unis était en 2019 de 11,80 dollars, selon l’économiste Ernie Tedeschi. Les entreprises ont bougé elles aussi : Amazon a augmenté sa rémunération à 15 dollars sous la pression politique et face au manque de main-d’œuvre.

Amazon a augmenté sa rémunération
à 15 dollars sous la pression politique
et face au manque de main-d’œuvre

La révolution Biden ne changera rien dans les régions riches au salaire local élevé, mais elle va entraîner une révolution dans les Etats les plus pauvres du Sud et du Midwest et auprès des minorités. Selon l’EPI, la hausse toucherait 28 % des salariés d’Alabama, de Louisiane et d’Arkansas, 26 % en Floride ou dans le Montana, mais personne en Californie et 1,4 % seulement dans l’Etat de New York. Elle bénéficierait à 25 % des Noirs, 20 % des Hispaniques et 13 % des Blancs. Dans la restauration et de l’hôtellerie, 40 % et 33 % des salariés en profiteraient, contre 3,7 % des employés du public et 10 % des salariés souvent syndiqués de l’industrie et de la construction. Le gain annuel moyen serait de 3 580 dollars, soit de 20 %. S’y ajoutent les gains de 2 760 dollars pour 10 millions de salariés payés au-dessus de 15 dollars et dont la rémunération serait poussée à la hausse par la dynamique du smic.

En termes réels, le salaire minimal fédéral n’a cessé de reculer : il fut d’abord laminé par l’inflation alors qu’il aurait fallu compenser la désyndicalisation des années 1980, qui réduisait le pouvoir de négociation des salariés. Ensuite, pour ne pas augmenter le coût du travail et lutter contre le chômage, les pouvoirs publics ont préféré instaurer des aides fiscales pour lutter contre la pauvreté. En 2007, après dix ans de pause, George W. Bush fit voter une hausse faisant progresser le salaire de 5,15 à 7,25 en juillet 2009. Mais ni Barack Obama, après la crise financière de 2008, ni Donald Trump n’ont décidé de nouvelle hausse, alors que le pays avait retrouvé le plein-emploi.

Les républicains craignent une pénalisation de l’emploi

Les républicains craignent que la hausse de Joe Biden pénalise l’emploi. C’est ce qu’a fait remarquer le 19 janvier le sénateur républicain Tim Scott (Caroline du Sud) à la secrétaire désignée au Trésor Janet Yellen. Une projection du Congrès estime que la mesure devrait détruire 1,3 million d’emplois. Mme Yellen a réfuté cette prédiction, estimant que les études contredisaient cette intuition : lorsqu’un Etat comme New York augmente le salaire minimal et que son voisin comme la Pennsylvanie ne le fait pas, on ne constate pas de baisse d’emplois supérieure à New York.

Les économistes progressistes estiment que le salaire minimal doit suivre les gains de productivité accomplis depuis un demi-siècle. C’est la manière de partager les fruits de la croissance. S’il en était ainsi, il faudrait que le salaire minimal atteigne 22,20 dollars en 2024. Ryan Bourne, économiste pour le site conservateur Cato Institute, conteste cette approche. Selon lui, le salaire minimal prévaut dans des secteurs comme le commerce, l’hôtellerie-restauration, la santé et l’éducation, ayant connu des gains de productivité les plus faibles (voire un déclin comme les bars). Ils ne pourraient pas se permettre une hausse des coûts salariaux.

L’économiste français Jean Pisani-Ferry rétorque qu’il peut y avoir une opportunité, forcer les secteurs restés en retrait à accomplir la modernisation nécessaire. « Cela supprime le serveur d’eau dans les restaurants américains », concède M. Pisani-Ferry. Ces salariés sont les plus mal payés, le salaire minimal fédéral des professions touchant un pourboire étant fixé depuis 1991 à… 2,13 dollars. La hausse Biden pourrait remettre sur le marché du travail des personnes qui en sont sorties, jugeant leur rémunération insuffisante et entraîner un cycle de productivité.

« Aucune personne travaillant quarante heures par semaine ne devrait être sous le seuil de pauvreté », Joe Biden

Le troisième argument est social. « Aucune personne travaillant quarante heures par semaine ne devrait être sous le seuil de pauvreté », a déclaré M. Biden. Effectivement, la hausse du salaire minimal ferait passer le revenu annuel au-dessus du niveau de pauvreté défini par l’Etat fédéral pour un couple avec deux enfants (26 000 dollars). Toutefois, cette mesure est jugée mal ciblée. « Le salaire minimal n’est pas un bon outil pour lutter contre la pauvreté », confirme Jean Pisani-Ferry. Celle-ci dépend énormément de la situation familiale : un jeune smicard habitant chez ses parents n’est pas pauvre, tandis qu’une mère élevant seule deux enfants l’est très souvent.

Le taux de pauvreté chez les familles dont un des membres touche le salaire minimal ou moins n’est « que » de 20 %, selon une étude gouvernementale « C’est pour cela que les économistes ont souvent considéré que les programmes comme les crédits d’impôts ciblaient mieux la réduction de la pauvreté », écrit Ryan Bourne. Il n’empêche, selon l’Economic Policy Institute, 50 % des ménages pauvres bénéficieraient de la hausse du salaire minimal et un tiers de ceux gagnant moins de deux fois le seuil de pauvreté. Article réservé à nos abonnés Lire aussi

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