L’Europe après le Brexit

Brexit : comment l’Europe a encaissé la perte du Royaume-Uni

La sortie des Britanniques a d’abord sidéré l’Union européenne, qui a su faire preuve de résilience pour éviter un effet domino. Mais, sur bien des sujets, l’Europe est encore au milieu du gué.

Par Philippe Ricard Publié le 01 janvier 2021 à 15h54 – Mis à jour le 02 janvier 2021 à 11h27

L’horloge de l’hôtel Balmoral, à Edimbourg, à l’heure où le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne, le 31 décembre 2020.
L’horloge de l’hôtel Balmoral, à Edimbourg, à l’heure où le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne, le 31 décembre 2020. ANDREW MILLIGAN / PA via AP

Le Brexit devait amorcer la longue agonie de l’Union européenne (UE), le début de la fin salué par tous les alliés continentaux des europhobes britanniques. En juin 2016, la Française Marine Le Pen, l’Italien Matteo Salvini ou le Néerlandais Geert Wilders s’étaient ouvertement réjouis de la victoire du vote « leave ». Ils avaient été confortés, quelques mois plus tard, par l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Ce dernier n’avait-il pas apporté son appui aux brexiters, Nigel Farage et Boris Johnson en tête, avant de conspuer la construction européenne tout au long de son mandat ?

Tandis que le Brexit est devenu une réalité tangible, vendredi 1er janvier, après des années de laborieuses tractations ponctuées de coups de théâtre en série au Royaume-Uni, les Vingt-Sept ontéchappé à la descente aux enfers que les Cassandre leur promettaient. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Brexit : ce qui change pour les citoyens et les entreprises au 1er janvier

Personne ne se réjouit sur le continent de perdre un associé de la taille du Royaume-Uni, aussi frondeur qu’influent, deuxième économie (derrière l’Allemagne) et deuxième armée (derrière la France). Mais les dirigeants européens ont le sentiment du devoir accompli avec ce « Brexit ordonné », dont l’impact ne manquera pas de se faire sentir au fil des prochains mois. Ils espèrent surtout pouvoir enfin tourner la page, presque surpris de ne pas finir en lambeaux.

Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE, le martèle sans relâche depuis l’accord du 24 décembre 2020 : les Vingt-Sept ont fait preuve d’une grande « unité » tout au long des pourparlers menés d’abord pour conclure le divorce, puis esquisser la « relation future ». Ils ont su serrer les rangs pour défendre leurs acquis, à commencer par le marché unique, mais pas seulement. « Ce qui change, c’est que le pays qui nous quitte va être seul et que nous, nous restons ensemble », répète M. Barnier.

Union monétaire snobée

L’effet domino redouté a été assez vite écarté. Dans l’opinion publique des Etats membres, l’attachement proeuropéen a même rebondi, d’autant plus que les négociations avec Londres se sont avérées tumultueuses, en raison des déchirements politiques observés dans la capitale britannique.

« La manière dont cela s’est passé a douché les enthousiasmes, Le Pen et Salvini n’osent plus parler d’une sortie de l’UE, ni de l’euro, relève Philippe Lamberts, le coprésident du groupe écologiste au Parlement européen. D’après lui, les dirigeants des nouveaux pays « rebelles » que sont la Hongrie et la Pologne ne peuvent envisager de sortir, soit par intérêt géopolitique face à la Russie, soit par calcul budgétaire – les fonds européens contribuent à leur rattrapage économique.

Après n’avoir cessé de s’élargir depuis sa création, l’UE a dû apprendre à couper les ponts avec l’un de ses membres les plus puissants, qui l’a profondément marquée depuis son adhésion en 1973. Londres a soutenu comme nul autre la mise en place du Marché commun et les politiques de libéralisation, puis milité pour l’élargissement du club européen. Pour les Britanniques, le projet européen devait se résumer pour l’essentiel à un marché le plus ouvert et le plus large possible, celui-là même qu’ils ont quitté le 1er janvier.

Pas question pour eux d’accepter une intégration plus politique, d’inspiration fédérale. Le Royaume-Uni a donc snobé l’union monétaire, dont la crise, celle des dettes souveraines après le naufrage de la Grèce, a précipité ses envies de rupture. « Mais les Britanniques ne comptaient plus depuis quelques années déjà, en ayant refusé d’adhérer à l’euro et à l’espace Schengen », dit Pierre Sellal, ancien représentant de la France auprès de l’UE.

En réalité, l’UE n’a pas attendu la sortie définitive des Britanniques pour entamer sa propre mue au fil des crises. La mise sur pied du plan de relance (750 milliards d’euros), censé venir en aide au plus vite aux pays les plus touchés par la pandémie de Covid-19, en témoigne. Aurait-il été possible avec le Royaume-Uni à bord, étant donné la dureté de Londres sur les enjeux budgétaires ? « L’UE a vraiment progressé cette année avec la mise en place de ce dispositif sur proposition de la France et de l’Allemagne », observe Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors.

« Fragilité du projet européen »

Signe des temps, après la conversion de la chancelière allemande, Angela Merkel, à cet embryon de dette commune, longtemps espérée par les pays du Sud, ce sont les Etats « orphelins » des Britanniques, leurs anciens alliés libéraux du Nord, qui ont mené la bataille contre le projet : les fameux « frugaux », emmenés par les Pays-Bas et la Suède. « Tous ceux qui se cachaient derrière le Royaume-Uni ne peuvent plus le faire et ils sont affaiblis par la perte de ce soutien », décrypte Philippe Lamberts.

Pierre Sellal nuance la capacité de rebond du projet communautaire. Pour lui, le Covid-19 risque de « brouiller les cartes », en occultant les effets du Brexit. Avant le plan de relance, les institutions bruxelloises ont peiné sur le plan sanitaire, après la débandade constatée au printemps aux frontières, quand de nombreux pays ont fermé les points de passage pour lutter contre un virus « sans passeport ».

« Cette crise sanitaire a montré la fragilité du projet européen : à la moindre occasion, les réflexes nationaux reviennent en premier, regrette Franziska Brantner, députée Verte au Bundestag. L’UE a fait ce qu’elle peut le mieux : gérer les crises. Mais les clivages de fond ne sont pas abolis sur la politique migratoire, l’Etat de droit, ou la solidarité. »

Pour cette ancienne eurodéputée, les concessions arrachées par les Britanniques pourraient même altérer à terme la cohésion des Vingt-Sept : « Londres a obtenu de bloquer la libre circulation des personnes, tout en préservant celle des biens et des marchandises, ou de ne financer que les coopérations concrètes qui l’intéressent dans les satellites, le nucléaire, en renonçant à Erasmus, par exemple. Sans oublier la mise à l’écart de la Cour de justice de l’UE pour arbitrer les litiges. »

La pandémie menace aussi de renforcer encore le nord du continent, aux dépens du Sud. Et les pays laminés par le virus ne sont pas à l’abri d’un regain de forme des eurosceptiques. Dans ce contexte, c’est l’Allemagne qui domine les débats, en particulier face à la France. La crise de l’euro avait révélé le fossé entre les deux ; celle du Covid-19 vient le creuser encore – même si la deuxième vague est moins à l’avantage du pays d’Angela Merkel. En guise de testament européen, la chancelière vient de profiter de la présidence tournante du Conseil de l’UE, ce semestre, pour pousser à la conclusion avec la Chine d’un vaste accord sur les investissements. Dans son esprit, il s’agit de montrer, avant même l’arrivée de Joe Biden au pouvoir aux Etats-Unis, prévue le 20 janvier, que les Européens ne doivent pas être les otages de la guerre commerciale engagée entre Pékin et Washington.

Mises à l’épreuve

Sur bien des sujets, l’Europe est encore au milieu du gué, confrontée à la montée en puissance de la Chine ou des régimes autoritaires – Russie et Turquie – dans son voisinage. Les discours français sur la nécessité de protéger les Européens sont devenus audibles à Bruxelles, après avoir été longtemps qualifiés de « protectionnistes ». Une politique industrielle émerge à petits pas.

L’UE cherche à encadrer l’activité des géants du numérique. Mais la quête de « souveraineté européenne » engagée par Emmanuel Macron reste mal comprise et peu consensuelle, tant les Etats membres ont du mal à définir leurs intérêts communs, notamment en matière de politique étrangère, et énergétique. « Le concept de puissance européenne est en germination. Elle progresse en prise de conscience plus qu’en prise de décisions », observe Sébastien Maillard.

Brexit ou pas, d’autres crises sont venues mettre à l’épreuve les Vingt-Sept, à commencer par l’arrivée de centaines de milliers de demandeurs d’asile en 2015. Les Etats européens ont alors tenté de réagir sans grande solidarité. Si les arrivées sont moins importantes, les Vingt-Sept se déchirent toujours sur la meilleure façon de réformer le droit d’asile, et de venir en aide aux pays en première ligne, comme l’Italie et la Grèce. Leur principale parade, là aussi sous l’égide d’Angela Merkel, a été de s’entendre avec la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, à laquelle elle sous-traite à ce jour une grande partie de l’accueil des réfugiés. Difficile dans ces conditions de sanctionner l’expansionnisme d’Ankara au Proche-Orient, en Méditerranée orientale ou dans le Caucase.

Enfin, les quatre années de Donald Trump au pouvoir ont ébranlé les plus atlantistes, même en Allemagne. Pas assez toutefois pour donner vraiment du corps à une véritable politique européenne de défense. Avec l’opération « Barkhane », Paris est toujours bien seul dans sa lutte contre les djihadistes dans la région du Sahel. D’ailleurs, rien dans l’accord conclu avec les Britanniques ne concerne la défense, la politique étrangère ou la coopération multilatérale. Nul doute que les Européens devront sans trop tarder reprendre langue avec le Royaume-Uni dans ces domaines, afin de limiter la perte de puissance occasionnée par sa retentissante sortie. Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit

Philippe Ricard

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