Crise du covid et hausse du nombre de bénéficiaires des minima sociaux (Le Monde)

Covid-19 : la crise a fait bondir le nombre de bénéficiaires des minima sociaux

Fin octobre, plus de 2 millions de ménages percevaient le RSA, soit 8,5 % de plus que l’année précédente à la même date, selon des chiffres publiés mercredi par le service statistique du ministère des solidarités et de la santé.

Par Isabelle Rey-Lefebvre et Raphaëlle Besse Desmoulières Publié le 24 décembre 2020 à 02h08 – Mis à jour le 24 décembre 2020 à 11h24

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Distribution alimentaire par l’association Les Restos du cœur, dans la ville d’Oizé (Sarthe), le 27 novembre.
Distribution alimentaire par l’association Les Restos du cœur, dans la ville d’Oizé (Sarthe), le 27 novembre. GUILLAUME HERBAUT POUR « LE MONDE »

L’aggravation de la précarité, conséquence directe de la crise sanitaire qui fait anticiper 1 million de pauvres en plus, fin 2020, commence à se lire dans les statistiques. Jusqu’à présent, elle résultait de multiples alertes qui remontaient du terrain comme le recours toujours plus fréquent aux aides alimentaires, l’augmentation des demandes de revenu de solidarité active (RSA) ou celle des impayés de loyers. Mercredi 23 décembre, la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) a livré un état chiffré qui documente, à travers la forte poussée du nombre d’allocataires des minima sociaux, l’appauvrissement d’une partie des Français. Ce service statistique du ministère des solidarités et de la santé va d’ailleurs désormais suivre mensuellement ces indicateurs.

En un an, le nombre de bénéficiaires du RSA – dont le montant est de 564 euros par mois pour une personne seule, 847 euros pour un couple et 1 186 euros pour un couple avec deux enfants – a ainsi nettement progressé alors qu’il était relativement stable depuis 2017. Fin octobre, plus de 2 millions de ménages percevaient le RSA, soit 8,5 % de plus que l’année précédente à la même date. Cette hausse a été marquée dès mars, au début du premier confinement. Elle a continué à progresser jusqu’en août malgré la fin des restrictions en mai, du fait de la détérioration de la situation économique, avant de se stabiliser. « Le suivi des chiffres du RSA est une des meilleures manières de surveiller l’évolution de la pauvreté en France, rappelle Julien Damon, professeur à Sciences Po et spécialiste de la protection sociale. Là, le choc est colossal. Ce n’est pas une surprise étant donné la violence de la crise mais un tel rythme de dégradation n’a jamais été observé. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : la crise sanitaire a fait basculer un million de Françaises et de Français dans la pauvreté

Selon la Caisse nationale des allocations familiales, qui verse cette allocation, le surplus de bénéficiaires du RSA s’explique d’abord par le faible nombre de ceux qui en sont sortis dans la période (110 000 foyers), car les mesures d’urgences prises lors du premier confinement ont prolongé automatiquement son versement jusqu’en juin, tandis que les nouvelles demandes – pas plus nombreuses, elles, que les autres années – ont continué d’affluer.

Des mesures qui « protègent mal les plus précaires »

« Ça souligne le décalage entre les mesures publiques qui viennent au secours de gens qui vont bien salariés à durée indéterminée et entreprises mais qui protègent mal les plus précaires, les non-salariés, les intérimaires obligés de recourir au RSA », déplore Louis Maurin, de l’Observatoire des inégalités. Pour Florent Guéguen, directeur général de la Fédération des acteurs de la solidarité, « l’enjeu est aussi de renforcer l’encadrement des nouveaux bénéficiaires pour les accompagner vers l’emploi, alors que l’on sait que certains départements peinent à le faire et ont même diminué cette part de leur budget ».

Selon la Drees, tous les départements ne sont pas touchés de manière identique. Entre octobre 2019 et 2020, les plus fortes hausses sont répertoriées dans des territoires plutôt aisés et dynamiques comme la Haute-Savoie (+ 21,2 %), la Corse-du-Sud (+ 18,6 %) ou les Alpes-Maritimes (+ 18 %), départements touristiques qui doivent faire face à une brutale chute d’activité. Lire aussi La réforme de l’assurance-chômage reportée jusqu’en avril 2021

L’autre indicateur qui vire au rouge est celui du nombre de bénéficiaires de l’allocation de solidarité spécifique (ASS) que perçoivent les chômeurs en fin de droits et qui a augmenté de 10,7 % entre mai et septembre. Depuis deux ans, l’embellie sur le marché de l’emploi avait fait baisser le nombre d’allocataires de l’ASS, de 454 300 en janvier 2017 à 350 800 en février 2020, mais il a rebondi à 380 400, fin septembre.

La Drees observe aussi le sort des 16 à 25 ans sans emploi ni formation qui n’ont, eux, pas pu bénéficier de la « garantie jeunes ». Ce contrat, distribué par les missions locales, consiste en un accompagnement vers l’emploi assorti d’une allocation de 497 euros par mois, pendant un an renouvelable, le temps d’une formation ou d’un apprentissage. Alors que les effectifs frôlaient, avant crise, les 90 000, ils n’étaient, plus fin juillet, que 80 200 – les entrées étant contrariées par l’activité ralentie des missions locales. Le premier ministre, Jean Castex, a annoncé, fin novembre, son intention de doubler le nombre des bénéficiaires pour atteindre 200 000 jeunes. « Ce n’est pas un droit ouvert, il faut le demander et suivre un processus assez long, souligne M. Guéguen. Ce doublement de la garantie jeunes est en fait, pour le gouvernement, un moyen de ne pas ouvrir, comme nous le demandons, le RSA aux 18-25 ans. » Lire aussi Logement, santé, mobilité : le premier ministre expose son plan d’urgence contre la pauvreté

En novembre, pour aider les plus modestes à faire face à la crise, le gouvernement a débloqué, comme au printemps, une prime exceptionnelle de solidarité pour plus de 4 millions de foyers. D’un montant total de 1,1 milliard d’euros, elle est destinée aux allocataires du RSA et des aides au logement (dont les jeunes de moins 25 ans) et va de 150 à 450 euros. Mais pour M. Damon, le pire est sans doute à venir, les chiffres des minima sociaux diffusés mercredi par la Drees s’arrêtant à fin octobre, avant le second confinement. « Ça donne une idée de ce qui s’est passé en 2020 et montre que, malgré cette très forte hausse des allocataires du RSA, les amortisseurs sociaux ont plutôt bien fonctionné, explique-t-il. Qu’en sera-t-il l’année prochaine quand il sera, par exemple, mis fin au chômage partiel ? C’est surtout pour 2021 qu’il faut s’inquiéter. » Lire aussi l’éditorial : Aider les nouveaux pauvres du Covid-19

Isabelle Rey-Lefebvre et Raphaëlle Besse DesmoulièresContribuer

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