Une critique du dispositif « Territoire, zéro chômeurs » par P.Cahuc (Le Monde)

Territoire zéro chômeur : « De profondes erreurs de conception, qui vont bien au-delà des calculs erronés »

Tribune

Pierre Cahuc

Professeur d’économie à Sciences Po

L’économiste Pierre Cahuc dénonce, dans une tribune au « Monde », les arguments des promoteurs en faveur de l’extension du dispositif de lutte contre le chômage, actuellement en discussion au Parlement

Publié le 21 septembre 2020 à 18h00 Temps de Lecture 3 min

Article réservé aux abonnés

Tribune. La chronique « Territoire zéro chômeur : pour la généralisation d’un dispositif d’utilité sociale », publiée le 19 septembre dans « Le Monde », plaide pour la généralisation du dispositif d’utilité sociale « Territoires zéro chômeur de longue durée » qui fait l’objet d’un projet de loi actuellement en débat au Parlement, en reprenant à son compte les arguments de ses promoteurs.

Cette initiative crée des entreprises à but d’emploi (EBE) dont la finalité est d’embaucher en CDI des chômeurs de longue durée, rémunérés au smic, afin de répondre à des besoins non satisfaits, car peu rentables. Leurs activités ne doivent pas concurrencer l’emploi existant. L’expérimentation concerne 10 territoires, qui emploient environ 800 personnes. Le projet de loi propose de l’étendre à 50 territoires supplémentaires. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Territoire zéro chômeur : « Procéder à une extension prudente de l’expérimentation à un nombre limité de territoires préparés »

La chronique soutient tout d’abord que le coût de ce dispositif est somme toute modique, de l’ordre de 6 000 euros annuels par équivalent temps plein. Cette évaluation est étonnante : deux rapports, rédigés par l’inspection générale des finances et l’inspection générale des affaires sociales (pages 28 et 35) d’une part, et un comité scientifique d’autre part, montrent que le coût annuel net d’un emploi créé par ce dispositif s’élève à 25 000 euros et non 6 000 euros.

Donner de véritables emplois avec des perspectives d’avenir

Le texte affirme aussi qu’il faut tenir compte de « la valeur proprement incalculable que représentent la dignité et l’utilité retrouvées » grâce à l’accès à l’emploi des personnes qui en sont durablement exclues. On ne peut qu’être d’accord : la privation d’emploi est une atteinte à la dignité, source de souffrance, dont les effets délétères sur la santé et l’espérance de vie sont bien documentés.

Il n’y a aucun doute sur ce sujet. Il faut donc financer des dispositifs qui accompagnent vers l’emploi. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut donner de véritables emplois avec des perspectives d’avenir. Et c’est là que le bât blesse avec cette expérimentation, qui suppose qu’obtenir un emploi rémunéré à vie au Smic est suffisant pour retrouver sa dignité. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Olivier Klein : « Tous les jours, dans les quartiers, on frôle le point de rupture »

Les études de terrain qui accompagnent le rapport du comité scientifique le montrent clairement. Ainsi, une salariée d’un territoire confie : « Je suis venue pour donner des compétences, (…) personne n’en a rien à péter » « Je ne pensais pas tomber si bas ». Et l’étude note : « La majorité des salariés rencontrés ont évoqué le poids de l’expérience sur leur moral, les désillusions ressenties depuis la concrétisation du projet, le sentiment d’inutilité parfois ou de perte de temps. »

Transformer en profondeur cette expérimentation

D’autres études, réalisées dans d’autres territoires, soulignent que « passé l’enthousiasme du lancement de l’expérimentation, un climat pessimiste s’est installé parmi les salariés » ou encore : « Tous les entretiens témoignent d’un mal-être collectif. Le climat social s’est considérablement dégradé, entamant la motivation des salariés et leur implication. De nombreux signes indiquent le caractère critique de la situation : grève, épuisement, dépression, isolement, multiplication des congés maladie, absentéisme, altercations entre salariés ou entre les salariés et la direction. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Face aux urgences sanitaire, sociale et écologique, la concorde ne se décrète pas, elle se construit »

Cette situation résulte de profondes erreurs de conception de cette expérimentation, qui vont bien au-delà des calculs erronés de ses promoteurs sur le coût des emplois créés. Ces promoteurs ont négligé la nécessité d’un accompagnement adapté, comprenant soutien psychologique et formation pour dessiner de véritables parcours d’insertion et des perspectives d’avenir aux personnes durablement privées d’emploi. C’est ce que le rapport du conseil scientifique appelle « l’impensé fondamental autour des parcours professionnels proposés, tant en termes d’évolution au sein des EBE que d’appui à la mise en œuvre d’un projet d’insertion en dehors des structures ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Laurent Berger et Louis Gallois : « L’emploi solidaire apporte une solution au chômage de longue durée »

Dans ce contexte, il est essentiel de transformer en profondeur cette expérimentation si l’on envisage de l’étendre afin de s’assurer qu’elle apporte de réelles perspectives à ses bénéficiaires à un coût qui ne soit pas exorbitant comparé à celui des milliers d’associations et d’entreprises du secteur de l’insertion par l’activité économique qui œuvrent quotidiennement pour aider les personnes durablement privées d’emploi.

Pierre Cahuc (Professeur d’économie à Sciences Po)