Institutions extractives : le cas libanais (Le Monde)

La banque centrale du Liban, un « Etat dans l’Etat » opaque et intouchable

L’institution monétaire, soupçonnée d’avoir orchestré une ingénierie financière ayant bénéficié à l’élite du pays du Cèdre, cherche à se soustraire à l’examen de ses comptes et de ses pratiques.

Par Benjamin Barthe Publié aujourd’hui à 04h25, mis à jour à 15h31

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Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth.
Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth. MAHMOUD ZAYYAT / AFP

Les bailleurs de fonds internationaux du Liban le réclament. Le président de la République, Michel Aoun, en fait une affaire personnelle. Le gouvernement d’Hassan Diab, qui avait lancé ce chantier en mars, continue de le soutenir bien qu’il soit démissionnaire depuis l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août. Pourtant, dans l’un de ces dysfonctionnements institutionnels dont le pays du Cèdre a la spécialité, l’audit juricomptable de la Banque du Liban (BDL, la banque centrale du pays), un élément-clé du sauvetage économique du pays, risque de ne jamais voir le jour.

Vendredi 20 novembre, le cabinet mandaté par le ministère libanais des finances pour mener à bien cette mission, la firme américaine Alvarez & Marsal, a jeté l’éponge, après que la BDL a refusé de lui ouvrir ses comptes, en arguant du secret bancaire. Son gouverneur, l’inamovible Riad Salamé, en poste depuis vingt-sept ans, résiste bec et ongles à cette opération, destinée à faire la lumière sur la faillite du secteur bancaire du pays, dont les pertes sont évaluées à 68 milliards de dollars (57 milliards d’euros). Article réservé à nos abonnés Lire aussi Riad Salamé, la faillite du « magicien » libanais

Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth.
Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth. JOSEPH EID / AFP

« C’est une gifle pour l’Etat libanais », s’indigne Marie-Claude Najm, la ministre de la justice, qui, comme ses homologues, continue d’expédier les affaires courantes, le temps que Saad Hariri, le successeur d’Hassan Diab désigné fin octobre, ait formé son équipe. « La BDL s’est transformée en un Etat dans l’Etat, qui refuse de rendre des comptes, poursuit la ministre. Cela envoie un très mauvais signal, celui d’une institution qui a quelque chose à cacher. »

C’est peu dire qu’il y a urgence, pourtant. La crise de liquidités, qui a éclaté à la fin de l’été 2019, a entraîné un effondrement de la monnaie nationale et une hausse vertigineuse du prix des denrées de base. La part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 30 % en 2019 à 55 % aujourd’hui.

Pratiques peu orthodoxes

A l’instar de la France, les Etats occidentaux et arabes, qui n’ont cessé de renflouer le Liban ces vingt dernières années, refusent de ressortir leur chéquier tant que le pays n’a pas signé un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Et ce dernier, avec lequel le gouvernement avait négocié sans succès au printemps, exige au préalable une série de réformes, dont l’audit de la BDL.

Celui-ci se divise en trois volets : un volet purement comptable, confié au cabinet KPMG, qui vise à connaître le bilan exact de la BDL ; un volet « conformité », attribué au cabinet Oliver Wyman, pour vérifier que les pratiques de l’institution monétaire ne dérogent pas aux standards des banques centrales ; et un volet juricomptable donc, pour détecter d’éventuelles malversations. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Liban, le « parti des banques » fait barrage au plan du FMI

Ces procédures ont été lancées par le gouvernement d’Hassan Diab à la fin du mois de mars. Elles répondaient à la colère de la rue, imputant la responsabilité de la crise à l’oligarchie politico-financière. Ce faisant, Hassan Diab, un nouveau venu sur l’échiquier politique, remplaçant de Saad Hariri, poussé à la démission par les manifestations de l’automne 2019, faisait acte de courage politique.

Pour financer le déficit budgétaire et maintenir la parité de la livre libanaise avec le dollar, la BDL a recouru à des pratiques peu orthodoxes, qualifiées d’« ingénieries financières ». Un système destiné à aspirer les dépôts en dollars des banques commerciales, moyennant un taux d’intérêt très élevé, que le président français Emmanuel Macron a lui-même qualifié de « pyramide de Ponzi ».

Zones d’ombre

Avant de précipiter la chute du secteur bancaire, ces montages ont fait la fortune des actionnaires des banques, parmi lesquels on trouve de nombreux hommes politiques. La Bankmed, au capital de laquelle figure Saad Hariri, en a été l’une des grandes bénéficiaires. Rien qu’en 2016, les « ingénieries » de la BDL ont fait gagner 5 milliards de dollars aux établissements financiers libanais, selon le FMI. L’équivalent de 10 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, sans la moindre contrepartie pour l’Etat.

Un rapport d’audit « classique », réalisé en 2018 par les cabinets EY et Deloitte, dont Le Monde s’est procuré une copie, fait apparaître d’autres éléments problématiques. Les auditeurs relèvent qu’ils n’ont pas été autorisés à procéder à l’inventaire du stock d’or de la BDL, valorisé à 10 trillions de livres en décembre 2018 (5,5 milliards d’euros). Leur rapport pointe aussi une augmentation suspecte de ses actifs, de l’ordre de 6 milliards de dollars, basée sur des procédés comptables contestables. Lire aussi « Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique »

Les détracteursde Riad Salamé soupçonnent que ces zones d’ombre ne soient que la partie émergée d’un système plus vaste, ayant profité à l’élite libanaise. Dans leur esprit, la BDL est la boîte noire du système politique prédateur qui a fait le malheur du Liban. « La BDL s’est infiltrée dans tous les circuits économiques du pays et la classe politique en a largement bénéficié », soutient l’économiste Toufic Gaspard.

« La BDL a rempli son mandat et a œuvré pour l’intérêt du Liban, rétorque Riad Salamé, qui a répondu par écrit aux questions du Monde. Le double déficit qui a généré la vulnérabilité, déficit du budget ou déficit du compte courant, n’est pas de son ressort. » Au début du mois, le gouverneur affirmait aussi que « le Liban n’est pas un pays en faillite », attribuant la crise actuelle aux tensions régionales. Une déclaration que les Libanais, qui ne peuvent pas accéder à leur épargne depuis bientôt un an, n’ont guère appréciée.

Une fin de non-recevoir

Concernant l’audit juricomptable, M. Salamé a assuré au Monde que « la Banque du Liban a coopéré avec Alvarez & Marsal ». Le déroulement de la procédure permet d’en douter. Via ses relais au sein de l’establishment libanais, le gouverneur a multiplié les obstacles. L’un de ses fidèles, le chef du Parlement, Nabih Berri, leader du parti chiite Amal, a fait échouer la candidature d’un premier cabinet d’audit, l’américain Kroll, en laissant entendre qu’il aurait partie liée avec Israël. Une rumeur infondée, qui n’a pas même inquiété le Hezbollah, le mouvement chiite pro-iranien, pourtant très hostile à l’Etat hébreu. Article réservé à nos abonnés

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Saad Hariri, le premier ministre désigné, chef de file de la communauté sunnite, s’oppose aussi à l’audit juricomptable. Une position logique compte tenu de son implication dans la Bankmed et de sa proximité avec M. Salamé, qui fut longtemps le gestionnaire de portefeuille de son père, l’ancien premier ministre Rafic Hariri, assassiné en 2005. « Le message implicite que Riad Salamé envoie à la classe dirigeante, c’est : “Si je coule, vous coulez aussi.” Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique », suggère Toufic Gaspard.

En dépit des pressions, le gouvernement Diab a tenu bon. En juillet, il a sélectionné un nouveau candidat, Alvarez & Marsal. A la rentrée de septembre, ce cabinet a envoyé à la BDL une liste de 129 requêtes. La réponse de l’institution s’est apparentée à une fin de non-recevoir. Elle a refusé de satisfaire 58 % des demandes de la société américaine, qu’elles soient d’ordre financier (fournir des documents comptables), administratif (fournir la liste des employés de la BDL depuis 2015) ou même logistique (mettre un bureau à disposition des auditeurs).

« Alvarez & Marsal ont compris que ce serait l’enfer, c’est pour cela qu’ils ont renoncé », argue un analyste financier libanais sous couvert d’anonymat. Dans sa réponse au Monde, Riad Salamé justifie son attitude par l’article 151 du code de la monnaie et du crédit qui « interdit à la Banque centrale de révéler les comptes d’autrui qui sont ouverts auprès d’elle ». Il assure aussi avoir demandé au ministre des finances l’autorisation écrite de livrer les comptes souverains et que celle-ci ne lui est jamais parvenue.

La crainte d’un arrangement en coulisses

« Les comptes souverains appartiennent à l’Etat et c’est l’Etat qui a mandaté Alvarez & Marsal. Il n’y a pas d’autorisation à demander », riposte Alain Bifani, ancien directeur général du ministère libanais des finances, qui a claqué la porte des négociations avec le FMI pour protester contre l’obstruction du secteur bancaire.Le Haut Conseil consultatif du ministère de la justice a d’ailleurs statué que l’argument du secret bancaire brandi par la BDL n’était pas recevable.

Depuis quelques jours, l’entourage de Riad Salamé affirme que l’audit de la BDL sera mené par la Banque de France. Une idée suggérée cet été par Emmanuel Macron, qui revient à minorer l’importance de l’audit juricomptable. Mais selon les informations du Monde, la Banque de France n’a aucunement l’intention de réaliser cette opération. Celle-ci s’est juste engagée à fournir une assistance technique, en tant que « tiers de confiance ». Article réservé à nos abonnés

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Derrière ce rapprochement, les milieux réformateurs libanais redoutent un arrangement en coulisses entre les bailleurs de fonds du Liban et le patron de la BDL. Un « deal » qui enterrerait l’enquête juricomptable, jugée trop politisée, en échange des deux autres volets de l’audit. « La communauté internationale a couvert notre classe politique pendant trente ans, confie une source au sein du gouvernement. Pourrait-elle lui offrir l’impunité contre un simple engagement à changer ses pratiques ? »

Vendredi 27 novembre, lors d’une séance exceptionnelle au Parlement, les députés ont rivalisé de déclarations favorables à l’audit juricomptable. Une mobilisation de pure forme, sans implication concrète, destinée à leur donner le beau rôle vis-à-vis de l’opinion publique. Les élus auraient pu voter un texte contraignant et ils ne l’ont pas fait. On ne touche pas à la BDL, la boîte de Pandore du système libanais.

Benjamin Barthe(Beyrouth, correspondant)