L’OMC en quête d’un nouveau patron

L’Organisation mondiale du commerce en quête d’un nouveau patron

Les consultations ont démarré officiellement, lundi 7 septembre, pour désigner un successeur au Brésilien Roberto Azevêdo. Huit candidats se sont déclarés.

Par Julien Bouissou Publié hier à 11h17

En pleine crise existentielle, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se cherche un dirigeant et un avenir. Les consultations ont démarré officiellement, lundi 7 septembre, pour choisir un successeur au Brésilien Roberto Azevêdo, qui a quitté, le 1er septembre, son poste de directeur général, afin de rejoindre le géant américain des boissons PepsiCo.

Même si M. Azevêdo a officiellement démissionné pour des « raisons familiales », sa tâche devenait de plus en plus compliquée à la tête d’une organisation affaiblie par les tensions commerciales et l’essoufflement de la coopération multilatérale. Huit candidats se sont déclarés : trois Africains, deux Européens, deux Asiatiques et un Latino-Américain. Le processus de nomination, fondé sur le principe du consensus, pourrait durer des semaines, voire plusieurs mois, tant les divergences sont nombreuses. Les 164 pays membres ne sont même pas parvenus à s’entendre sur un nom pour assurer la gouvernance par intérim, qui sera finalement partagée entre les quatre directeurs adjoints de l’OMC.

Le prochain dirigeant de l’institution, sise à Genève, devra faire preuve de persévérance et de conciliation. « Roberto Azevêdo était un sprinter ; le prochain directeur devra être un marathonien », estime un haut responsable de l’OMC. Sa priorité consistera à bâtir un nouveau consensus dans un monde qui a changé. Lors de la création de l’organisation, en 1995, le commerce électronique n’existait pas, les services comptaient peu dans les échanges commerciaux et la Chine n’était pas encore la deuxième puissance économique mondiale.

« Le consensus mondial n’a jamais été aussi affaibli »

Les Etats-Unis reprochent aujourd’hui au tribunal d’appel de l’Organe de règlement des différends de s’être transformé en cour supranationale échappant à son contrôle, et bloquent son fonctionnement depuis décembre 2019. Des critiques considérées comme légitimes par les deux candidates favorites, la Kényane Amina Mohamed et la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, dans des entretiens accordés au quotidien Financial Times.

En 2018, le président des Etats-Unis, Donald Trump, avait menacé de quitter l’organisation si elle n’était pas réformée

Dans une tribune publiée le 20 août par le Wall Street Journal, le secrétaire d’Etat américain au commerce, Robert Lighthizer, s’en prend à l’Union européenne qu’il accuse d’avoir dérogé au principe de non-discrimination en matière commerciale, en multipliant les accords de libre-échange. Il dénonce aussi son « protectionnisme déguisé » qui impose le respect des règles des « appellations d’origine contrôlée » chez ses partenaires commerciaux, ce qui pénaliserait les entreprises américaines d’agroalimentaire.

En 2018, le président des Etats-Unis, Donald Trump, avait menacé de quitter l’organisation si elle n’était pas réformée. « Le consensus mondial, qui repose implicitement sur le sacrifice d’une partie de la souveraineté pour un commerce fondé sur des règles prévisibles et stables, n’a jamais été aussi affaibli », écrit l’ancien négociateur australien Dmitry Grozoubinski dans un article publié le 23 août par le groupe de réflexion Lowy Institute. Dans ses deux fonctions principales, le règlement des litiges commerciaux et la négociation de nouvelles règles, l’OMC se retrouve quasiment paralysée.

« Le commerce mondial est devenu plus politique »

Les divergences se multiplient alors que les chantiers de travail sont nombreux. Le nouveau directeur de l’OMC devra préparer la conférence ministérielle de 2021, relancer les négociations sur les subventions à la pêche. « L’Organisation va devoir s’occuper de l’environnement, ajoute Jesus Seade Kuri, candidat mexicain à la tête de l’OMC. Le commerce, le développement et le changement climatique sont liés. » Elle devra notamment se pencher sur la taxe carbone aux frontières, annoncée par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à l’été, et qui devrait être dévoilée en 2021. Plusieurs pays, dont la Chine et la Russie, ont déjà fait part de leurs réticences à l’encontre de cette mesure qu’ils considèrent comme protectionniste.

« Le commerce mondial est devenu moins technique et plus politique, analyse Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales, et le prochain directeur devra avoir la carrure pour être entendu des puissants de ce monde. » L’OMC risque sinon de perdre son rôle central dans l’architecture du commerce mondial. « L’Organisation sert de cadre et de terrain de négociation, rappelle-t-il, elle n’est pas un acteur en soi, elle n’a pas de volonté propre. »

Julien Bouissou