La Banque centrale européenne s’inquiète des risques d’une crise financière

La Banque centrale européenne s’inquiète des risques d’une crise financière

L’institution de Francfort souligne que les dettes des entreprises, des ménages et des Etats augmentent, tandis que les banques sont affaiblies. Tous les signaux sont au rouge.

Par Eric Albert et Véronique Chocron Publié hier à 10h46

Temps deLecture 4 min.

Après avoir provoqué une crise économique majeure, la pandémie de Covid-19 va-t-elle se transformer en crise financière ? La Banque centrale européenne (BCE) a tiré la sonnette d’alarme, mardi 26 mai, dans son rapport sur la stabilité financière : « La pandémie a grandement amplifié les vulnérabilités du secteur financier, des entreprises et des Etats. » Selon elle, tous les signaux sont au rouge : hausse de la dette des entreprises, des ménages et des Etats, affaiblissement du bilan des banques et risques élevés sur les fonds d’investissement les moins liquides.

A tel point que la BCE le reconnaît : à terme, si les pouvoirs publics ne sont pas vigilants, c’est l’avenir même de la zone euro qui est en jeu. « Si les mesures prises au niveau national ou européen étaient jugées insuffisantes pour préserver la viabilité de la dette, l’évaluation par les marchés d’un risque de “redénomination” [c’est-à-dire de sortie de l’euro] risque d’augmenter. »

La BCE estime que les gouvernements vont accumuler d’énormes déficits en 2020. La dette de la zone euro va passer de 86 % du produit intérieur brut (PIB) actuellement à 103 % d’ici à la fin de l’année. En particulier, plusieurs pays font face à un besoin de refinancement particulièrement urgent. L’Italie a plus du quart de sa dette à rembourser (ou à refinancer) dans les deux ans qui viennent, une proportion qui atteint près de 20 % pour la France, l’Espagne et la Belgique. « La pandémie représente un défi de moyen terme pour la soutenabilité des finances publiques. »

Le PIB de la zone euro devrait reculer entre 5 % et 12 %

L’institution de Francfort ne parle pas d’une implosion imminente. Les risques décrits dans son rapport semestriel concernent « la période à la fin de la pandémie », explique Luis de Guindos, son vice-président. Pour l’instant, souligne-t-il, les pouvoirs publics sont intervenus en masse pour éteindre l’incendie. D’un côté, les gouvernements ont multiplié les aides : chômage partiel, prêts garantis aux entreprises, moratoires sur le remboursement de certains prêts aux particuliers… De l’autre, la BCE a injecté de la liquidité et a lancé un plan de 1 000 milliards d’euros de rachat de dettes. Les économies européennes sont donc sous perfusion et les risques d’une crise financière sont limités.

La difficulté sera la phase de réveil, comme un patient qu’on sort du coma artificiel et dont on va découvrir les séquelles. La crise actuelle, provoquée par le confinement des économies, est d’une ampleur sans précédent. Le PIB de la zone euro devrait reculer entre 5 % et 12 %, selon la BCE. Un tel choc, bien plus violent que lors de la crise financière de 2008, touche tous les acteurs économiques. Pour les ménages, l’inévitable hausse du chômage et la baisse des revenus vont réduire le pouvoir d’achat. Leur endettement est un souci, mais la BCE est modérément inquiète de ce côté, estimant que les ménages avaient amélioré leur situation financière ces dernières années.

Elle est en revanche plus alarmiste pour les entreprises, qui étaient déjà très endettées, profitant des taux d’intérêt très bas de ces dernières années. Pour les secteurs les plus exposés à la pandémie – tourisme, culture, restauration… –, le choc s’annonce violent. Selon la BCE, le quart de ces entreprises n’ont que deux mois de liquidités devant elles. Autrement dit, quand les aides publiques s’arrêteront, les faillites s’accumuleront.

Certaines banques sérieusement affaiblies

Entre finances des ménages dégradées et entreprises en difficulté, les banques européennes vont se retrouver en difficulté. Leurs « prêts non performants », c’est-à-dire les prêts qui ne sont pas remboursés, vont augmenter. Cela va réduire encore un peu plus la rentabilité des établissements européens, qui était déjà très médiocre avant la crise.

Lundi 25 mai, l’Autorité bancaire européenne (EBA) allait dans le même sens. Elle prévoit une baisse moyenne « d’environ 380 points de base » (soit 3,8 %) des ratios de capitaux propres des banques de l’Union européenne (UE), qui sont actuellement de 14,9 %. Certes, la bonne nouvelle est que les établissements « sont entrés dans la crise sanitaire avec des matelas épais de capital et de liquidités », selon l’EBA. Mais la mauvaise est que cette moyenne satisfaisante cache certaines banques sérieusement affaiblies.

« Mieux vaut agir trop tôt que trop tard »

Aussi, le président de l’EBA, José Manuel Campa, a-t-il déclaré qu’il allait peut-être falloir renflouer certains établissements. « Cela pourrait se faire sous la forme d’une recapitalisation de précaution sur le modèle du Troubled Asset Relief Program [qui avait permis d’injecter des dizaines de milliards de dollars dans le système bancaire américain en 2008]. Et là, le fonds de relance de l’UE pourrait jouer un rôle. Nous ne savons pas comment la crise va évoluer. Mieux vaut agir trop tôt que trop tard. »

Ces difficultés tous azimuts entre ménages, entreprises et banques pointent vers une certitude : à la fin, les Etats doivent intervenir. A court terme, c’est une bonne chose, souligne M. de Guindos : « Ne rien faire aurait été pire. » Mais cela accentue la pression sur les finances publiques.

La solution jusqu’à présent est venue de la Banque centrale européenne, qui a lancé un vaste plan de rachat de la dette des Etats, calmant les marchés. Celui-ci commence cependant déjà à s’épuiser, et la BCE pourrait l’augmenter dès la prochaine réunion du conseil des gouverneurs, le 4 juin.

Eric Albert(Londres, correspondance) et Véronique Chocron