Danone prend le statut d’entreprise à mission

« Etre une “entreprise à mission”, ce n’est pas “business as usual” » pour Danone

Le groupe dirigé par Emmanuel Faber est la première société française à passer sous ce statut créé par la loi Pacte.

Par Laurence Girard et Jean-Michel Bezat Publié le 20 mai 2020 à 10h43, mis à jour hier à 11h10

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Danone a annoncé, mercredi 20 mai, une transformation importante de son objet social, votée en conseil d’administration la veille avant d’être soumise à l’assemblée générale des actionnaires le 26 juin : elle va devenir la première « entreprise à mission » française cotée en Bourse, un statut créé par la loi Pacte votée au printemps 2019. Le géant de l’agroalimentaire n’aura plus pour seules raisons d’être la performance économique et la recherche du profit, ce qui n’a jamais été l’objectif de son fondateur.

Antoine Riboud avait sidéré – et irrité – le patronat, en octobre 1972, en affirmant devant les assises du CNPF (devenu Medef) que le groupe poursuit « un double projet, économique et social ». C’est cette filiation que revendique le PDG de Danone. « Pour l’entreprise, devenir la première entreprise à mission cotée au monde, c’est un moment naturel et historique, explique Emmanuel Faber dans un entretien au Monde. Au moment où nous vivons une crise sans précédent, nous puisons dans l’histoire de Danone. » S’il reconnaît que la pandémie pèsera lourdement sur les résultats 2020, elle conforte sa stratégie sur le moyen et le long terme.

Quatre objectifs

Danone s’est fixé quatre grands objectifs : un « portefeuille de produits plus sains » apportant la santé au plus grand nombre ; le soutien à une « agriculture régénératrice » pour protéger et renouveler les ressources de la planète (usage de l’eau, réduction du plastique et des émissions de CO2) ; la poursuite de l’innovation sociale ; et une politique inclusive pour ses salariés et son écosystème proche (prestataires…). Se transformer en « entreprise à mission » dotée d’une raison d’être, insiste M. Faber, « ce n’est pas business as usual d’un côté et philanthropie de l’autre, mais une démarche intégrée ».

Le conseil d’administration nommera un comité de mission « composé de personnalités d’expertise mondiale » venues de tous les horizons. Le respect des objectifs sera vérifié chaque année, sur la base d’indicateurs précis, par un « organisme tiers indépendant », indique M. Faber. Les résultats seront présentés aux actionnaires lors de l’assemblée générale annuelle. Cette démarche s’inscrit dans le mouvement de certification « B Corp » dans lequel Danone s’est engagé en 2015.

Ce label « B Corp », décerné aux entreprises ayant une gestion durable, couvre déjà 30 % du chiffre d’affaires de Danone, notamment grâce à sa filiale américaine Danone North America. M. Faber veut « accélérer » le mouvement pour décrocher la certification de toute l’activité du groupe en 2025. En février, lors de la présentation des résultats 2019, il avait annoncé un plan pour le climat de 2 milliards d’euros sur trois ans pour « transformer en profondeur notre agriculture, notre consommation d’énergie, notre production, nos emballages ; accélérer la digitalisation de nos activités ».

Le dividende sera versé

Ces contraintes sont aussi des avantages. « Etre une entreprise à mission renforce la clarté de nos priorités et de notre combat », avance le dirigeant. Le nouveau statut permettra, selon lui, de « construire une entreprise résiliente au service d’une économie résiliente ». Et d’« attirer des talents, des personnes qui ont envie de donner du sens à leur engagement professionnel ». Cet engagement a, jusqu’à présent, reçu le soutien des fonds et des gestionnaires d’actifs anglo-saxons et européens actionnaires de Danone. « Nous avons un dialogue constant avec eux », indique son PDG. Ils lui ont donné « des signes d’encouragement forts » à l’approche de l’assemblée générale.

« Nous n’aurions pas pu faire cela sans le soutien des actionnaires »

Un autre sujet sera à son ordre du jour : le dividende versé au titre de l’exercice 2019. Le conseil d’administration a décidé, mardi, de le maintenir à 2,10 euros par action, le niveau fixé en février lors de la publication des bons résultats annuels. M. Faber précise que Danone n’a pas eu recours aux aides de l’Etat, notamment aux mesures de financement du chômage partiel, et qu’il va assurer le versement du salaire intégral jusqu’à la fin juin à ses 100 000 salariés.

« Le maintien du dividende nous paraît juste dans l’équilibre entre nos parties prenantes », dit-il, en précisant qu’« aucune entreprise du secteur agroalimentaire ne l’a baissé »« Nous avons protégé nos salariés jusqu’à la fin juin pendant cette période difficile, mais aussi nos petits prestataires, ajoute-t-il. Et nous avons servi tous nos clients. Nous n’aurions pas pu faire cela sans le soutien des actionnaires, dont le titre a perdu 20 % de sa valeur. »

Emmanuel Faber, qui avait renoncé à sa retraite chapeau il y a un an, a proposé de réduire de 30 % son salaire annuel fixe au second semestre 2020. Les membres du conseil d’administration ont renoncé à leur rémunération sur cette période. Ces sommes abonderont le fonds Dan Care destiné à élargir la protection sociale des salariés de l’entreprise. « C’est un geste qui exprime un mouvement de solidarité, justifie-t-il. Il y a un besoin de renforcer la cohésion sociale. »

Laurence Girard et Jean-Michel Bezat