Un état des lieux de l’économie américaine (Le Monde)

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Face au coronavirus, une Amérique aux pieds d’argile

Par et

Le 4 mai, dans l’espace virtuel que la diplomatie du coronavirus impose désormais aux dirigeants de la planète, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, annonce le lancement d’un fonds mondial pour la recherche d’un vaccin contre le Covid-19. Parmi les nombreux chefs d’Etat et de gouvernement réunis en mosaïque sur l’écran face à elle, le premier ministre japonais, Shinzo Abe, côtoie la chancelière allemande, Angela Merkel, et l’on reconnaît le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, non loin d’Emmanuel Macron. Un dirigeant brille par son absence : le président des Etats-Unis.

Donald Trump n’a pas jugé utile de participer à cette opération internationale, qui réunit dès son coup d’envoi 7,4 milliards d’euros, ni même de s’y faire représenter. En fait, il y a bien une participante américaine, dont le visage s’affiche sur les écrans : Melinda Gates, coprésidente, avec son mari Bill, de la fondation qui porte leur nom. Très active dans le domaine de la santé publique, la Fondation Gates annoncera le même jour que ses dons pour la recherche sur le Covid-19 s’élèvent à 300 millions de dollars.

Que la présence américaine à un sommet mondial soit assurée par une philanthrope privée, aussi riche soit-elle, et non par un dirigeant politique, en dit long sur l’effacement de la puissance américaine sur la scène diplomatique. La veille, Melinda Gates ne s’est d’ailleurs pas privée de critiquer cette absence : « Le manque de leadership des Etats-Unis est extrêmement décevant, confie-t-elle aux Echos. C’est pour cela que nous nous sommes tournés vers l’Europe. »

Amorcé progressivement depuis le début du XXIe siècle, le repli américain s’est accéléré sous la présidence Trump. Le choc du coronavirus l’a accentué. En l’espace de quelques semaines, Washington a tourné le dos à la communauté internationale. En pleine pandémie, Donald Trump a pris prétexte des manœuvres de Pékin à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour suspendre la contribution américaine – la plus importante de l’OMS. Un sénateur républicain du Missouri, Josh Hawley, réclame même l’abolition de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : son pays, dit-il, doit « recouvrer sa souveraineté économique ».

Le vernis craque

Vu de l’extérieur, c’est la négation même du modèle américain. Ce monde dont ils se retirent, ce sont eux, les Etats-Unis, qui ont en grande partie contribué à le modeler. Mais si le Covid-19 a fait des dégâts partout, son offensive aux Etats-Unis est particulièrement cruelle : au-delà du bilan humain – près de 80 000 morts, 1,3 million de cas –, elle révèle les failles profondes du système économique, social et politique de la première puissance mondiale.

Cette offensive, Donald Trump ne l’a pas vue venir. Lorsque, le 4 février, il prononce son troisième discours sur l’état de l’Union, les mots claquent et les formules triomphales s’enchaînent. « En seulement trois ans, dit-il au Congrès, nous avons brisé l’idée du déclin américain, et nous avons refusé l’atrophie du destin de l’Amérique. Nous allons de l’avant à un rythme qui était inimaginable il y a peu de temps encore, et nous ne reculerons plus jamais. » Ce succès, pense-t-il, est irrévocable : le pays vient de connaître son 128e mois d’affilée de croissance, le plus long cycle jamais connu, le taux de chômage est tombé à son plus bas niveau depuis près de cinquante ans, Wall Street atteint des sommets historiques.

Deux semaines auparavant, un homme de 35 ans du comté de Snohomish (Etat de Washington), revenu quelques jours plus tôt de Wuhan, a été testé positif au coronavirus SARS-CoV-2. C’est le premier cas confirmé aux Etats-Unis. Mais, ce 4 février, Donald Trump a les yeux rivés sur sa possible réélection en novembre. Il ne peut imaginer que cette première contamination constitue le point de départ d’une crise sanitaire sans précédent, qui va agir comme le révélateur d’un modèle économique rongé par les inégalités et un système sanitaire et social particulièrement inadapté à ce choc.

Le vernis commence à craquer dès la proclamation de l’état d’urgence, le week-end du 13 mars. A New York, le gouverneur de l’Etat, Andrew Cuomo, et le maire de la ville, Bill de Blasio, affrontent un dilemme : fermer ou non les écoles. Dans la ville qui compte le plus de milliardaires au monde, ce n’est pas la pertinence sanitaire ou éducative de cette décision qui les fait hésiter, mais ses risques sociaux. Car, sur le million d’élèves des 1 700 écoles publiques de New York, 750 000 vivent au-dessous du seuil de pauvreté et un élève sur dix est sans domicile fixe. Pour eux, l’école est d’abord un lieu où ils sont assurés d’avoir un repas par jour et où les services sociaux peuvent apporter un peu de soutien à des familles très précaires. Conscient des enjeux, MM. Cuomo et De Blasio résistent jusqu’au dernier moment, mais, face à l’urgence sanitaire, finissent par opter pour la fermeture.

Inégalités caricaturales

Deux images résument à elles seules l’ampleur des inégalités sur lesquelles la pandémie jette une lumière crue. D’abord, une photo du producteur de musique et de films David Geffen, postée le 28 mars sur son compte Instagram, qui rapidement enflamme les réseaux sociaux. On y voit son yacht de 140 mètres au mouillage dans une crique de la Grenade, accompagné de cette légende : « Confiné pour éviter le virus. J’espère que tout le monde est à l’abri. » L’autre, c’est celle de trois lycéens de Phoenix (Arizona) découverts par leur proviseur blottis sous une couverture à l’abri de la pluie à l’extérieur de leur établissement, fermé pour cause de Covid-19, utilisant le réseau sans fil du lycée pour terminer leurs devoirs faute de connexion Internet à la maison.

A New York, la situation frise la caricature, avec un rapport d’un à quarante entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres, une situation similaire à celles de la Namibie ou de la Sierra Leone. Au plus fort de la crise sanitaire, le Bronx et le Queens, les deux quartiers les plus pauvres, comptaient deux fois plus de personnes contaminées que Manhattan, où pourtant la densité de population est la plus élevée, avant qu’une partie des résidents aisés filent vers les plages des Hamptons ou la verdure de la vallée de l’Hudson. Fin mars, les joueurs de l’une des plus célèbres équipes de basket américaines, les Brooklyn Nets, ont pu se faire tester pour savoir s’ils avaient été contaminés, pendant que des milliers de soignants se voyaient refuser cette possibilité. Dans le Michigan, 40 % des victimes du Covid-19 sont afro-américaines, alors que cette catégorie constitue à peine 14 % de la population.

Mais c’est la vulnérabilité du système de santé qui se révèle la plus désastreuse. « Dans les classements internationaux sur la capacité d’un pays à affronter une pandémie, les Etats-Unis faisaient toujours partie du peloton de tête avec l’Allemagne, qu’il s’agisse des réserves stratégiques, des capacités industrielles pour produire des traitements et du matériel, de la qualité des laboratoires et des chercheurs, remarque Thomas Philippon, économiste à l’université de New York. La propagation du Covid-19 constitue pour le pays une défaite très lourde, dans laquelle l’administration Trump porte une responsabilité écrasante. » Malgré les alertes répétées des services de renseignement, malgré les deux à trois semaines dont ils ont bénéficié par rapport à l’Europe pour se préparer, les Etats-Unis se sont fait surprendre par la pandémie. L’Etat de New York déplore 1 300 morts de Covid-19 par million d’habitants – un taux trois fois supérieur à celui de l’Italie.

L’« absurdité » d’un modèle

Les faiblesses du système de santé américain ne sont pas nouvelles. Il coûte cher – 11 000 dollars par habitant, 18 % du PIB – pour des résultats très médiocres. L’espérance de vie, qui ne cesse de baisser depuis quatre ans, notamment à cause de la crise des opioïdes, qui a fait des ravages dans la dernière décennie, est très inférieure à celle dans la plupart des pays de l’OCDE, tandis que les taux de comorbidité au Covid-19 (40 % des Américains sont obèses, un sur trois souffre de diabète, un sur deux de maladie cardio-vasculaire) sont parmi les plus élevés du monde. Cet état sanitaire est aggravé par le fait que les Etats-Unis sont l’un des seuls pays au sein du monde développé à ne pas imposer aux entreprises un système d’indemnisation maladie.

Pourtant, depuis son élection, Donald Trump n’a cessé de tailler dans les budgets des agences de santé, tout en détricotant l’Obamacare, le système d’assurance mis en place par son prédécesseur. Résultat : lorsque la pandémie se déclare, 30 millions de personnes n’ont aucune couverture maladie, et la moitié de la population déclarait être sous-assurée. Cette situation empire à une vitesse vertigineuse avec l’explosion du chômage, car un Américain sur deux a une assurance santé liée à son emploi. Pour Gabriel Zucman, économiste et professeur à Berkeley, « cette crise illustre très clairement les limites et l’absurdité du modèle, qui est perpétué par le lobbying intensif des compagnies d’assurance privées ».

Les Américains savaient tout cela. Mais, lorsque les images des hôpitaux débordés défilent sur leurs écrans, lorsque les réseaux sociaux sont submergés par les témoignages déchirants d’infirmières privées de masque et de médecins paniqués par l’absence de respirateurs, lorsque les gouverneurs des Etats doivent rivaliser pour s’approvisionner en équipement médical au lieu de s’entre-aider, l’inadaptation de leur système éclate au grand jour.

Les conséquences économiques de la crise sanitaire aggravent encore le déséquilibre structurel du système hospitalier, constitué, pour l’essentiel, d’établissements à but lucratif, qui accueillent les patients assurés auprès de compagnies privées. Avec la montée du chômage, les assurés sont de moins en moins nombreux et l’on assiste à des faillites d’hôpitaux en cascade, alors que, dans le même temps, le secteur public n’a pas les capacités pour accueillir les malades qui se retrouvent sans assurance.

L’état de la désunion

Alors que des files de 4 x 4 se forment devant les banques alimentaires, prises d’assaut par des salariés licenciés du jour au lendemain, la violence de la crise, sanitaire et économique, plonge les intellectuels américains nostalgiques de l’ère pré-Trump dans une impitoyable introspection. La gestion erratique de l’épidémie par la Maison Blanche les étonne d’autant moins que ce président a toujours fait preuve d’un profond scepticisme à l’égard de la science. Donald Trump passe successivement du déni à la fanfaronnade, puis au discours guerrier, sans jamais parvenir à donner l’impression qu’il maîtrise la situation, et il place son gendre, Jared Kushner, qui n’a d’autre qualification qu’une brève expérience dans l’immobilier, au centre du dispositif Covid-19. Pour de nombreux analystes, les dysfonctionnements, cependant, dépassent largement le chaos du bureau Ovale.

« Alors que, sur le papier, les Etats-Unis ont une énorme capacité d’action publique, l’incompétence choquante de la gestion du coronavirus a montré qu’elle ne servait à rien, observe Yascha Mounk. La population est trop divisée pour suivre les consignes de santé publique. Les autorités sont beaucoup moins efficaces qu’elles n’auraient dû l’être. Et la Maison Blanche est incapable d’organiser une riposte coordonnée à la pandémie. » Ce politiste à Harvard, auteur du Peuple contre la démocratie (L’Observatoire, 2018), met le doigt sur un élément crucial dans cette crise : la division du peuple américain. Polarisés comme jamais, les Américains, qui avaient fait preuve d’une remarquable unité après les attentats du 11 septembre 2001, se déchirent aujourd’hui sur la question du déconfinement et sur le débat qu’elle sous-tend : la suprématie de la valeur économique sur la valeur santé, ou la supériorité de la liberté individuelle sur la sécurité collective.

En avril, encouragés à coups de Tweet par le président Trump – « Libérez le Michigan ! » « Libérez la Virginie ! » « Libérez le Minnesota ! » –, des manifestants protestent contre le confinement décrété par le gouverneur de leur Etat. A Denver, dans le Colorado, on les voit s’opposer à des soignants en tenue verte d’hôpital, auxquels ils crient : « Retournez en Chine ! » A Lansing, capitale du Michigan, le 30 avril, des manifestants armés envahissent le bâtiment du Parlement local pour protester contre le strict confinement imposé par la gouverneure Gretchen Whitmer.

Là encore, cette fracture dans l’opinion n’est pas apparue avec le Covid-19. Les séquelles de la guerre d’Irak, après l’invasion du pays par les forces américaines en 2003, ont rompu la belle unité du 11-Septembre, puis celles de la crise financière de 2008, dont les banquiers se sont rapidement remis alors que la classe moyenne plongeait, ont continué de semer la division et la méfiance. Donald Trump a ramassé la mise en 2016 et n’a fait que souffler sur les braises depuis. Dans le magazine The Atlantic, le politiste Francis Fukuyama prédit que, dans la lutte crise contre le Covid-19, c’est la confiance dans le leadership et sa compétence, bien plus que le clivage entre démocraties et autocraties, qui détermineront le succès. Et, dans le cas présent, ces critères ne sont pas à l’avantage des Etats-Unis.

Signes extérieurs de richesse

D’autant plus que l’une des caractéristiques du système américain, le fédéralisme, est elle aussi mise à l’épreuve. Faute d’un président capable d’incarner le rassemblement, les Etats se protègent les uns des autres pour tenter de freiner la progression de la maladie. L’Alaska et Hawaï mettent en quarantaine les Américains arrivant du continent. Les citoyens se tournent vers leur gouverneur, dans lequel les sondages montrent qu’ils placent leur confiance bien plus que dans le système fédéral. La Californie, dont le gouverneur, Gavin Newsom, a été le premier à décréter le confinement de la population entière d’un Etat, prend des allures d’Etat-nation. Gavin Newsom et son collègue de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, démocrate comme lui, deviennent des figures nationales, dont la gestion de la crise est plus rationnelle. « Les gouverneurs ne doivent rien nous demander », proclame Jared Kushner. Ils retiendront la leçon. A la mi-mars, 16 Etats ordonnent le confinement, qui concerne alors la majorité de la population américaine. Il ne reste plus au président qu’à encourager rageusement les opposants, en tapant sur son smartphone depuis la Maison Blanche.

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Plus la crise avance, moins Donald Trump cache en effet sa fébrilité quant à la reprise de l’activité, alors qu’apparaît l’ampleur de la catastrophe économique. Dans un contexte où la précarité de l’emploi et des salaires était déjà importante, les Etats-Unis ont fait le choix, quand la pandémie a paralysé l’économie, de laisser les entreprises faire faillite et licencier. Tandis que les pays européens ont opté pour des mesures de chômage partiel en attendant que l’activité reparte, 33,5 millions d’Américains ont perdu leur emploi. Le taux de chômage atteint 14,7 %, un niveau inégalé depuis la seconde guerre mondiale.

« C’est une option très risquée, car elle pourrait se traduire par une reprise beaucoup plus lente qu’en Europe », estime Gabriel Zucman, qui souligne le gâchis que représente la rupture du lien entre un salarié et son entreprise. Pour Patrick Artus, chef économiste chez Natixis, « le gouvernement américain a fait la bêtise d’utiliser les mêmes recettes que d’habitude », alors que la nature de cette crise est très différente des précédentes. « Cette soudaine montée du chômage peut déclencher une crise bancaire avec une hausse massive des défauts sur les crédits », s’inquiète-t-il. Déjà, avant la crise, quatre Américains sur dix étaient incapables de faire face à une dépense imprévue de 400 dollars, selon la Réserve fédérale. Ce chiffre est en train d’exploser.

C’est une autre fragilité du modèle américain qui est mise en évidence par l’irruption du Covid-19. « Depuis pas mal d’années, la réussite de ce modèle se résume au succès de la Silicon Valley, dont les entreprises emblématiques vont ressortir renforcées de cette crise, souligne Thomas Philippon. Mais c’est un modèle qui ne fonctionne plus pour les deux tiers des Américains. » Comme le notent Martha Ross et Nicole Bateman, deux chercheuses de la Brookings Institution, dans une récente étude, 53 millions d’Américains sont considérés comme « bas salaires », avec une rémunération horaire médiane de 10,22 dollars. « Le dernier cycle de croissance a finalement été très pauvre en termes d’évolution des revenus et d’emploi », relève l’économiste Véronique Riches-Flores, spécialiste des Etats-Unis. Ainsi, alors que les indices boursiers battaient record sur record, le salaire horaire moyen ajusté de l’inflation n’a pas bougé depuis 1973, tandis que le pouvoir d’achat du salaire minimum fédéral diminue depuis 1968.

« Revers majeur »

Même constat sur le taux de chômage, dont la baisse tient essentiellement à la faiblesse du taux de participation au marché du travail. Avant que n’éclate la crise, 23 millions d’Américains âgés de 25 à 54 ans étaient sans emploi. La plupart n’étaient plus comptabilisés dans les statistiques du chômage, simplement parce qu’ils avaient renoncé à chercher un poste par découragement ou pour raisons de santé. « Si l’on avait un taux d’activité comparable à celui d’avant la crise de 2008, le chômage serait plus du double des chiffres officiels », estime Véronique Riches-Flores.

Diplomatique, politique, économique, social, sanitaire : sur tous les fronts, les fondements du système américain se trouvent ainsi attaqués et se montrent d’autant plus vulnérables qu’ils étaient déjà affaiblis. Pour certains commentateurs, c’est bien le légendaire exceptionnalisme américain qui se trouve remis en cause. Auteur d’un livre d’une grande lucidité publié en 2013, The Unwinding, (« Le défoulement », FSG, non traduit), portrait d’une superpuissance dont le modèle est usé et les acteurs livrés à eux-mêmes, George Packer vient de livrer au mensuel The Atlantic un verdict d’une sévérité glaçante : « Nous vivons dans un Etat failli, dit-il. La crise exigeait une réponse rapide, rationnelle et collective. Les Etats-Unis ont réagi comme le Pakistan ou la Biélorussie. La Russie, Taïwan et les Nations unies ont envoyé de l’aide humanitaire à la puissance la plus riche du monde une nation réduite à mendier dans un chaos total. »

Pour Yascha Mounk, qui porte un regard d’Européen sur le pays qui l’a adopté, « si l’Amérique ne renouvelle pas sa culture politique et ses institutions, elle se révélera incapable de servir ses propres citoyens et d’agir en leader du monde libre ». Bien d’autres pensent que cette mission de leadership est déjà sacrifiée, victime de l’hubris et des erreurs de jugement. Le Russe Andreï Kortounov, qui dirige à Moscou un centre d’études sur les relations internationales, est convaincu que le mythe américain ne sortira pas indemne de la pandémie : « S’il y a un pays qui aurait dû savoir faire face à cette crise, c’étaient bien les Etats-Unis, dit-il. C’est un revers majeur pour leur image dans le monde. »

Attention à la démoralisation collective, avertit Kurt Campbell, ex-responsable diplomatique dans l’administration Obama, aujourd’hui à la Fondation Carnegie, qui ne compte plus les fois où la théorie du déclin américain a alimenté les hypothèses les plus sombres. « Chaque fois, nous avons fait preuve d’une formidable capacité à rebondir », souligne-t-il. C’est vrai. Les Etats-Unis conservent quelques atouts et pas des moindres, le dollar, la puissance militaire, la force de l’innovation scientifique et technologique. Et tous les yeux de ceux qui veulent le croire sont rivés, comme ceux de Donald Trump, sur l’élection présidentielle du 3 novembre. Mais, quel que soit le vainqueur, la pente à remonter pour rétablir l’aura du modèle américain sera rude.

 

Stéphane Lauer, Sylvie Kauffmann