Déconnexion sphère réelle / sphère financière (Le Monde)

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« Le décalage entre une économie qui va sortir exsangue de la crise et des marchés financiers robustes interpelle »

N’en déplaise à ceux qui rêvent à un « monde d’après » plus juste, la dépression qui vient risque d’accentuer les inégalités et la concentration de l’activité autour d’oligopoles, estime Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde ».

Publié le 04 mai 2020 à 14h42 – Mis à jour le 04 mai 2020 à 20h12 Temps de Lecture 4 min.

Kevin Fitzgibbons, patron de la sécurité du New York Stock Exchange, le 1er mai à New York.
Kevin Fitzgibbons, patron de la sécurité du New York Stock Exchange, le 1er mai à New York. Courtney Crow / AP

Chronique. Chaque jour, la litanie des commentateurs égraine les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19. Le chiffre d’affaires des entreprises s’effondre faute de clients, le chômage explose, le commerce mondial et l’investissement se sont soudainement figés, tandis que la Grande Dépression de 1929 est devenue le mètre étalon de ce qui nous attend au cours des prochains mois. Dans une période classique, une seule de ces informations aurait suffi à provoquer le krach du siècle. Mais voilà, depuis la violente correction enregistrée par les indices boursiers mi-mars, les marchés financiers, notamment américains, font preuve d’une étrange résilience.

L’indice S&P 500, qui connut en avril sa plus forte hausse depuis 1987, a retrouvé son niveau d’il y a un an, alors que les perspectives étaient autrement plus favorables. Le Dow Jones est encore supérieur de 25 % à ce qu’il était après l’élection de Donald Trump. Quant au ratio moyen entre la capitalisation et le bénéfice des entreprises américaines, il est équivalent à celui de la période d’euphorie qui a précédé la crise de 2008.

Tout cela est-il bien raisonnable ? Evidemment non. Les mesures de déconfinement se révèlent d’une complexité extrême, le premier vaccin n’arrivera pas avant plusieurs mois et une deuxième vague d’épidémie n’est pas à exclure. Mais les sceptiques restent minoritaires. C’est le cas du raider Carl Icahn. Pour celui qui avait inspiré Oliver Stone pour camper Gordon Gekko, l’ignoble héros du film Wall Street, joué par Michael Douglas, « les multiples actuels ne peuvent se justifier », estime-t-il. « Quand on regarde la situation globalement, le marché fait une énorme erreur », affirme encore Gregori Volokhine, président de Meeschaert Financial Services à New York.

Montagnes de liquidités

Ce décalage entre une économie qui va sortir exsangue de la crise et des marchés financiers robustes pose question. En fait, contrairement à la médecine, le capitalisme, lui, dispose déjà de son antivirus pour lutter contre le Covid-19. Les plans d’urgence adoptés par les banques centrales en créant une quantité illimitée de monnaie et en maintenant les taux d’intérêt bas jouent pleinement leur rôle de stabilisateur.

Depuis le début de la crise, les bilans des quatre principaux instituts monétaires (Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne, Banque du Japon et Banque d’Angleterre) se sont hypertrophiés de 18 000 milliards de dollars (environ 16 200 milliards d’euros). Contrairement aux populations, les investisseurs ont déjà le sentiment de bénéficier d’une immunité collective grâce à ces montagnes de liquidités, qui sont censées soutenir le prix des actifs financiers. « Il ne faut jamais oublier que nous sommes dans un monde capitaliste, dont les principales institutions sont avant tout au service du système », rappelle M. Volokhine.

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Pour résumer, au-delà des discours convenus de leurs dirigeants, la priorité des banques centrales n’est pas de voler au secours de la veuve et de l’orphelin, mais de faire en sorte que les marchés financiers encaissent le choc et continuent à fonctionner, parfois au prix de distorsions évidentes.

Mission réussie, à ce stade. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle en soi, car il est indispensable d’éviter une crise financière, qui pourrait dégénérer en crise bancaire, qui elle-même viendrait aggraver encore un peu plus la crise économique.

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Le problème reste la fluidité de la transmission de ces montagnes de liquidités à l’économie réelle. Une partie sert aux Etats à amortir le choc, mais l’essentiel vient nourrir des bulles spéculatives. Le risque est de donner une fois de plus l’impression, comme en 2008, d’une déconnexion totale entre la sphère financière et le commun des mortels, qui, pour certains, ne se sont pas encore remis de la dernière crise.

Un monde pyramidal

« L’océan de liquidités déversé sur les marchés financiers va surtout contribuer à faire grimper le patrimoine des plus riches, qui sont les plus exposés aux actifs financiers et à renforcer la position de quelques grandes entreprises, estime M. Volokhine. Si cette crise n’a rien à voir avec celle de 2008, les armes utilisées restent les mêmes. Il n’y a aucune raison pour que les effets soient différents. » En somme, on prend les mêmes et on recommence, avec un effet démultiplicateur du fait de l’ampleur des plans de sauvetage et de la gravité de la crise.

N’en déplaise à ceux qui rêvent à un « monde d’après » plus juste, la dépression qui vient risque d’accentuer deux effets pervers que sont le creusement des inégalités et la concentration de l’activité autour d’une poignée d’oligopoles. Thomas Philippon, économiste à la New York University, qui s’alarmait déjà, dans son livre The Great Reversal (Harvard University Press, 2019, 364 pages, 29 euros), du déclin progressif de la concurrence au sein de l’économie américaine, est persuadé que la tendance va s’amplifier avec le renforcement des plus forts, tandis que les plus faibles, à commencer par les PME, vont être laminés.

La Bourse anticipe déjà le phénomène dans le high-tech. Cinq entreprises (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) représentent désormais 20 % de l’indice S&P 500 (les 500 plus grosses capitalisations américaines). Leurs technologies sont au cœur des comportements qu’impose la pandémie : télétravail, livraison à domicile, divertissement, applications pour lutter contre le virus… Résultat : leurs cours de Bourse se sont envolés de plus de 20 % depuis le point bas du 23 mars.

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Plus d’inégalités entre les individus et plus de concentration pour les entreprises : le monde qui se dessine sous nos yeux prend la forme d’une pyramide, dont la base ne cesse de s’élargir et de se paupériser, faisant le lit d’un populisme grandissant. En rendant indispensable la création monétaire illimitée, le système financier a fini par s’infliger une myopie sur la gravité de la crise et ses conséquences sociales et politiques. Comme le rappelle M. Volokhine : « Les marchés s’effondrent non pas sur ce qu’ils craignent, mais sur ce qu’ils n’ont pas vu venir. »