Le protectionnisme aggrave la crise du coronavirus (Le Monde)

« Comme le protectionnisme a aggravé la grande dépression, le nouveau protectionnisme pourrait aggraver la pandémie de Covid-19 »

Dans sa chronique, Julien Bouissou explique que cinquante-quatre gouvernements ont déjà imposé quarante-six restrictions aux exportations de matériel médical. Or la généralisation de ces pratiques inquiète l’OMS, car elle devrait fortement pénaliser les pays pauvres.

« Des pays ouvrent grand leurs frontières aux importations, mais interdisent les exportations » (Un Antonov à l’aérodrome de Vatry livre des masques en provenance de Chine, le 30 mars).
« Des pays ouvrent grand leurs frontières aux importations, mais interdisent les exportations » (Un Antonov à l’aérodrome de Vatry livre des masques en provenance de Chine, le 30 mars). THOMAS PAUDELEUX / AFP

Chronique. Ce ne sont pas des apôtres du libre-échange qui le disent, mais l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « Les problèmes croissants d’approvisionnement en équipements de protection individuelle (EPI) – dus à une demande plus forte, aux achats paniques, à la constitution de stocks et à l’usage abusif – mettent des vies en danger face au nouveau coronavirus et à d’autres maladies infectieuses. »

Depuis début mars, l’OMS implore les Etats du monde entier d’empêcher la spéculation ou l’empilement des stocks abusifs et de ne surtout pas imposer de restrictions aux exportations sur les équipements médicaux. C’est tout le contraire qui est en train de se produire, et cela risque de coûter des vies.

L’Allemagne a d’abord refusé – temporairement – de vendre des masques à son voisin italien. La République tchèque, puis d’autres pays, comme la France, ont commencé à réquisitionner du matériel médical sur leur sol. Simon Evenett, un ancien de la Banque mondiale, qui enseigne le commerce international et le développement à l’université de Saint-Gall, en Suisse, suit jour après jour, avec effarement, les restrictions mises en place. Il est inquiet : « Ce monde ne ressemble plus à celui dans lequel on croyait vivre et qui reposait sur la gouvernance mondiale. »

Hausse des prix

Selon ses calculs, au 21 mars, cinquante-quatre gouvernements avaient imposé quarante-six restrictions aux exportations de matériel médical depuis le début de l’année. Bulgarie, France, Corée du Sud, Arabie saoudite, Inde… la liste s’allonge de jour en jour. « De la même manière que le protectionnisme a aggravé la grande dépression, ce nouveau protectionnisme pourrait aggraver la pandémie de Covid-19 », écrivent Henry Farrell et Abraham L. Newman dans un article récent de la revue Harvard Business Review.

Etrange période où ce ne sont plus les vendeurs qui se concurrencent entre eux, mais les acheteurs, et où les gouvernements chassent les fournisseurs aux quatre coins de la planète

Les restrictions aux exportations entraînent une hausse des prix, du fait d’une hausse de la demande conjuguée à une diminution de la concurrence internationale, et les industriels ne sont pas encouragés à augmenter leur capacité de production, puisqu’on leur interdit d’exporter. Elles compliquent aussi la fabrication d’appareils sophistiqués, puisque des pièces détachées ne peuvent plus être importées, ou difficilement.

Or des milliards d’habitants – surtout dans les pays pauvres – dépendent de ces importations pour se protéger du virus. Sur les vingt-cinq pays qui fabriquent des ventilateurs artificiels, aucun ne se trouve en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud. Les pays émergents – soit deux tiers de la population mondiale – ne peuvent s’approvisionner qu’auprès de la moitié des fabricants de ventilateurs artificiels dans le monde. « Le choc imposé aux pays en développement peut être terrifiant », s’alarme Simon Evenett.

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Les droits de douane doivent aussi disparaître pour les produits dits « essentiels ». Dans les bidonvilles des pays pauvres, où le savon est une denrée précieuse, son utilisation dépend de son prix. Or celui-ci est taxé à au moins 15 % aux frontières de soixante-dix-huit pays. Certes, les taxes d’importation contribuent à une part importante des recettes fiscales dans les pays pauvres, mais les plus riches pourraient compenser ce manque à gagner afin de leur garantir un meilleur accès aux produits « essentiels ».

Passions et raison

Etrange période où ce ne sont plus les vendeurs qui se concurrencent entre eux, mais les acheteurs, et où les gouvernements ne lancent plus des appels d’offres, mais chassent les fournisseurs aux quatre coins de la planète.

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C’est un protectionnisme tout à fait inédit auquel on assiste : des pays qui ouvrent grand leurs frontières aux importations, mais qui interdisent les exportations. Laurence Folliot-Lalliot, professeur de droit public à l’université Paris-Nanterre, se demande dans les colonnes du Monde s’il ne faudrait pas « envisager la mise en place rapide d’une régulation mondiale des approvisionnements sanitaires essentiels à travers l’Organisation mondiale de la santé ».

Il y a peu de chance qu’elle soit entendue. La coopération internationale était déjà bien mal en point avant l’apparition du Covid-19. Les passions l’emportent sur la raison.