La monnaie drone (J.Couppey-Soubeyran dans La Croix)

Verser 140 euros à chaque citoyen pour relancer l’économie européenne

Entretien

Verser sans contrepartie 140 € par mois à chaque citoyen de la zone euro via la Banque centrale européenne. C’est la proposition détonante faite par l’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran et ses coauteurs dans une note publiée par l’Institut Veblen (1). Une idée moins saugrenue qu’il y paraît.

  • Recueilli par Antoine d’Abbundo,

Lecture en 3 min.

Verser 140 euros à chaque citoyen pour relancer l’économie européenne

Le quartier de la banque centrale européenne à Francfort  SERGIO MONTI/ZIGRES/STOCK.ADOBE

La Croix : Vous proposez de remettre la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) au service de tous les citoyens en lançant l’idée d’un « drone monétaire ». De quoi s’agit-il exactement ?

Jézabel Couppey-Soubeyran : Le principe est simple : il s’agit de distribuer directement et sans contrepartie à chaque citoyen de la zone euro 140 € par mois pendant une année test. Pour cela, la BCE ouvrirait un compte personnel pour les 339 millions de citoyens sur lequel serait versée la somme. Libre à chacun de la dépenser comme il l’entend.

Une distribution gratuite d’argent en somme. D’où vient cette idée qui paraît, au premier abord, à la fois alléchante et un peu folle ?

J. C.-S. : L’idée n’a rien de farfelu. La folie serait de continuer la même politique monétaire conduite depuis dix ans et qui n’a produit que des résultats médiocres.

Quel est le double constat que l’on peut faire ? Après la crise de 2008, les grandes banques centrales, dont la BCE, se sont lancées dans une politique monétaire accommodante qui consiste à mettre à disposition des banques un tombereau de liquidités en espérant que celles-ci distribueront des crédits aux entreprises et aux ménages pour stimuler l’activité.

Cette politique monétaire a eu des effets positifs, mais pas autant qu’escompté car elle s’est heurtée à deux problèmes. D’abord un problème de transmission : la masse colossale de monnaie centrale émise depuis 2008 ne s’est pas traduite par une forte hausse de la capacité de dépense dans l’économie réelle, en tout cas pas dans les mêmes proportions. Résultat, l’investissement, la consommation, l’inflation n’ont que faiblement repris et un ralentissement de la croissance se manifeste déjà dans la zone euro.

Le second problème est celui des effets distributifs de cette politique monétaire. Les études montrent qu’elle a surtout profité aux grandes entreprises et aux ménages aisés, au risque de renforcer les inégalités.

Le « drone monétaire » permet d’éviter ces deux écueils : l’argent est distribué sans l’intermédiaire des banques et tout le monde est assuré de recevoir une somme.

Comment arrive-t-on à cette somme de 140 € ?

J. C.-S. : Quand la BCE a lancé sa politique de rachats d’actifs, en 2015, elle a engagé un montant annuel de 480 milliards d’euros par an, soit 60 milliards par mois. Aujourd’hui, ce programme mobilise 20 milliards d’euros par mois. Si l’on y ajoute 40 milliards, non pour des achats d’actifs mais pour être directement distribués, on arrive, en divisant cette somme par le nombre de citoyens de la zone euro, à 120 € si l’on compte les enfants, à 140 € si l’on ne compte que les personnes de plus de 15 ans.

Pour quels bénéfices économiques ?

J. C.-S. : Même si l’on considère que les gens ne dépenseront que 50 % de cette somme, cela permettrait de relancer la consommation et partant, de soutenir l’investissement. On peut estimer qu’en année pleine, une telle mesure augmenterait de 4 points le PIB de la zone euro. Cela aurait en outre une incidence assez directe sur l’inflation. La BCE pourrait ainsi regagner sa cible de 2 % beaucoup plus facilement et éloigner ainsi le risque de déflation. Comparé aux effets de la politique monétaire actuelle, ce serait un grand progrès.

Mais qui paiera, car l’argent gratuit n’existe pas ?

J. C.-S. : Le coût de l’opération serait intégralement à la charge de la BCE et ne pèserait donc pas sur les finances publiques des États. Rien dans les textes n’interdit à la BCE d’assumer une perte puisque sa mission principale n’est pas de faire des profits mais d’assurer la stabilité monétaire. Cela étant, évidemment, cela soulève la question de l’acceptation collective d’une telle mesure.

Justement, y a-t-il la moindre chance que cette proposition soit reprise ?

J. C.-S. : Par la voix de sa nouvelle présidente, la Française Christine Lagarde, la BCE vient de lancer une grande « revue stratégique » qui promet de remettre à plat les objectifs, les instruments, les résultats de sa politique monétaire. Or, force est de constater que cette politique n’est pas assez efficace et qu’elle a besoin de solutions novatrices et radicales.

Le « drone monétaire » en est une. Mais ce n’est pas la baguette magique qui résoudra tous les problèmes de la zone euro. Il est également urgent de repenser la politique budgétaire seule à même d’activer directement le moteur de l’investissement productif.

(1) À lire sur le site https://www.veblen-institute.org

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