Que faire face aux GAFA ? (Le Monde)

Pour un ex-investisseur de Facebook, « il est vital de lutter contre les monopoles » des géants du Web

Entretien avec Roger McNamee, un ex-conseiller de Mark Zuckerberg devenu « activiste à plein temps » qui considère Facebook comme un « danger pour la démocratie ».

Propos recueillis par  et   Publié le 20 septembre 2019 à 21h31, mis à jour à 09h39

Roger McNamee, à Paris, le 19 septembre.Roger McNamee, à Paris, le 19 septembre. JOEL SAGET / AFP

Entretien. Roger McNamee a, avec son fonds Elevation Partners, été l’un des premiers investisseurs de Facebook. Il a conseillé Mark Zuckerberg durant trois ans. Depuis 2016, ce vétéran de la Silicon Valley, où il s’est installé en 1982, a acté ses désaccords avec la direction du premier réseau social au monde. Devenu « activiste à plein temps », il détaille dans un livre, Facebook, la catastrophe annoncée (éditions Quanto), qui sort cette semaine en français, les raisons qui lui font aujourd’hui considérer l’entreprise comme un « danger pour la démocratie ».

Comment êtes-vous passé d’acteur de la Silicon Valley à pourfendeur de ses grandes entreprises de technologie, Facebook en tête ?

Roger McNamee : Je suis arrivé dans la Silicon Valley en 1982, avant l’essor de l’ordinateur personnel. Je suis tombé amoureux de sa culture, qui mêlait les valeurs idéalistes du programme spatial américain et celle des hippies qui ont fondé Apple. Dans les années 2000, cet esprit a été remplacé par le système de valeurs libertarien. Et au même moment, toutes les limites techniques des services Internet sont tombées : on avait du réseau, de la vidéo… Les coûts et les risques ont été réduits. Donc il est devenu possible de monter des start-up énormes à l’âge de 22 ans – l’âge de Mark Zuckerberg quand je l’ai rencontré – sans attendre 40 ans, comme avant. Les gens ont à cet âge-là moins d’expérience et de sagesse. Les investisseurs – dont je fais partie – ont encouragé la course à la croissance.

Face à ce constat, que faire ?

Il faut mettre fin au capitalisme de surveillance. C’est le titre du livre de Shoshana Zuboff, dont je suis un très grand admirateur. L’idée derrière Google est qu’il y a beaucoup de données disponibles dans le monde – sur nos lectures, nos goûts, nos achats… – et qu’en les aspirant, on peut créer des modèles des individus, des sortes de poupées vaudoues. On peut ensuite s’en servir pour discerner des habitudes de comportement ou faire des prédictions, qu’on peut vendre aux publicitaires. On ne peut pas corriger cela en modérant les contenus. Il faut aller à la source : les données privées ne doivent pas être des actifs qu’on peut posséder et vendre. De même qu’on ne vend pas un rein..

Faut-il démanteler les grandes plates-formes ?

Il est vital de lutter contre les monopoles mais un démantèlement complet est la dernière étape, pas la première. La bonne stratégie est celle qui a été employée, aux Etats-Unis, contre le monopole d’AT & T dans la téléphonie. On les a forcés à sortir du marché de l’informatique. Si vous transposez cela à Google, cela voudrait dire qu’on leur interdirait de se développer dans les voitures autonomes, les smart cities [villes connectées], l’intelligence artificielle… Pour Facebook, ce serait l’interdiction de Libra, leur monnaie numérique, ou de leurs services de vidéoconférence…

Mais pas la revente forcée de ses filiales WhatsApp et Instagram ?

Peut-être, je ne sais pas. La première étape est surtout de les empêcher d’investir de nouveaux marchés. La seconde est de libérer certains brevets-clés : dans le cas d’AT&T, c’était celui du transistor, qui a bénéficié aux entreprises de la Silicon Valley. Il faut aussi donner accès à l’infrastructure : les réseaux sociaux concurrents de Facebook pourraient se promouvoir sur sa plate-forme, au début. L’idée est d’abaisser les barrières qui empêchent l’émergence de services rivaux.

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Les Etats-Unis sont-ils prêts à prendre ce type de mesure ?

Aujourd’hui, aux Etats-Unis, le gouvernement n’est quasiment plus en mesure de fixer des règles et de les faire appliquer. Les citoyens ne croient plus que leur gouvernement les protège. C’est un cercle vicieux, qui nuit à la régulation. Mais il est fascinant de voir avec quelle vitesse l’importance des questions de régulation de la technologie s’est diffusée dans le grand public, récemment.

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L’Europe est en bonne position pour jouer un rôle-clé, et la bonne nouvelle, c’est que nous n’avons pas besoin d’une solution à l’échelle mondiale. Si ces entreprises doivent s’adapter à des cadres différents dans tous les pays, cela leur pose des problèmes importants. Quelque part, la solution idéale serait que chaque pays européen édicte ses propres règles, et que ces différentes règles soient en conflit les unes avec les autres !

Comme la « taxe GAFA» de la France ?

Chaque initiative est importante. Je vise un idéal, mais en politique, on termine toujours par un compromis. Emmanuel Macron souhaite taxer les publicités ciblées. Ce serait d’une grande aide. Les Allemands demandent plus de transparence sur les algorithmes : cela me convient aussi. Aux Etats-Unis, il y a des projets de loi pour limiter les reventes de données, j’y suis favorable. Aucune de ces solutions n’est parfaite, mais c’est cela, la politique : nous n’aurons jamais une solution idéale. Mais il faut toujours chercher cet idéal, qui, dans mon cas, serait la fin du capitalisme de surveillance.

Les gouvernements européens sont aussi très remontés contre la diffusion des discours de haine sur les plates-formes…

Je suis favorable à la liberté d’expression.. Je pense, par exemple, qu’Alex Jones [polémiste américain conspirationniste banni des réseaux sociaux l’an dernier] a le droit d’avoir un compte Facebook ou Twitter. Mais il ne devait pas bénéficier automatiquement d’une mise en avant gigantesque dans les recommandations de ces réseaux, comme cela a été le cas pendant des années. En supprimant ses comptes, ces entreprises ont simplement sacrifié la plus grosse des pommes pourries, mais le verger en est plein. C’est une manière de s’attaquer aux symptômes, pas aux causes du problème.

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Il y a aussi, depuis peu, des manifestations ou des protestations internes à ces sociétés, notamment chez Google.

Les voix critiques au sein de Google se préoccupent surtout des employés de Google, pas des utilisateurs. Elles protestent contre les arbitrages forcés dans les cas de harcèlement sexuel ou les contrats avec le Pentagone, mais pas contre le modèle de l’entreprise. Et personne chez Facebook n’a dit : « Ce que nous avons fait en Birmanie [où le réseau social a été utilisé pour diffuser des messages appelant au génocide], c’était mal. »

J’ai écrit ce livre en pensant qu’il pourrait aider à convaincre les gens à l’intérieur de ces entreprises. Je ne suis plus tout à fait aussi confiant aujourd’hui que c’est possible. Le plus important est donc de convaincre le grand public.

Vous avez été investisseur dans Facebook. Chris Hugues, l’un des cofondateurs de l’entreprise, plaide pour son démantèlement. N’est-ce pas un peu facile de critiquer Facebook après avoir contribué à son succès et avoir gagné ainsi beaucoup d’argent ?

La situation serait-elle meilleure si toutes ces personnes choisissaient de ne rien dire ? Certes, je ne suis pas le meilleur messager pour diffuser ces idées. Je n’étais pas non plus le meilleur messager pour convaincre Mark Zuckerberg et sa numéro 2 Sheryl Sandberg, puisque j’ai échoué à les faire changer d’avis. Mais les motivations de quelqu’un comme Chris Hugues sont pures.

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La Silicon Valley a défendu ces pratiques alors que des monceaux de preuves montrent les dégâts qu’elles causent. Tout ce qui peut aider à rectifier la situation est bon à prendre. Et paradoxalement, à Washington, le fait que je sois un ancien investisseur de Facebook, que je porte un costume, m’aide à obtenir des rendez-vous ! C’est justement mon histoire qui me donne une crédibilité auprès des élus.

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