Les marchés des dérivés, le cas du beurre (D.Marteau)

Extraction minière : « Les matières premières ont acquis le double statut de produit de consommation intermédiaire et d’actif financier »

TRIBUNE

L’économiste Didier Marteau prend l’exemple du prix des intrants d’un pain au chocolat pour démonter, dans une tribune au « Monde », les mécanismes de spéculation financière qui causent la volatilité des cours des produits alimentaires..

« Le beurre n’est pas encore un actif spéculatif, mais la volatilité de son cours “physique” l’a déjà partiellement transformé en actif financier. »« Le beurre n’est pas encore un actif spéculatif, mais la volatilité de son cours “physique” l’a déjà partiellement transformé en actif financier. » J-C. Vaillant / Photononstop

Tribune. L’effondrement du prix du sucre depuis deux ans (- 50 %) et la hausse spectaculaire du prix du beurre en 2017 (+ 75 %) ont relancé le débat sur la financiarisation du marché des matières premières agricoles et la nécessité de sa régulation, portée au grand jour lors des « émeutes de la faim » en 2008. La question de l’influence des spéculateurs sur le prix d’équilibre d’un marché sur lequel s’échangent des biens répondant à des besoins primaires est à nouveau posée.

N’oublions cependant pas que la légitimité originelle de la création d’un marché financier de matières premières a toujours été d’apporter une réponse au besoin de couverture du risque de variation des cours auquel sont exposées les entreprises. Mais l’exigence de liquidité de ces marchés attire, en aval, spéculateurs et fonds d’investissement.

Produits dérivés financiers sur le beurre

La récente financiarisation du marché du beurre, l’un des principaux intrants de la fabrication des viennoiseries, illustre de manière simple ce processus.

La production des viennoiseries repose en effet sur la combinaison de quatre principales matières premières dont les cours ont en commun une volatilité élevée : le beurre, le sucre, le blé et le cacao. La volatilité de ces intrants affecte de manière déterminante le résultat des entreprises de la branche agroalimentaire, beaucoup plus, pour la plupart d’entre elles, que les variations de taux d’intérêt sur lesquelles se concentre pourtant l’attention des économistes.

Le risque supporté par les entreprises de cette branche est d’autant plus important que les contrats de vente des produits finis prévoient, le plus souvent, un prix fixe sur un horizon semestriel ou annuel, en particulier avec la grande distribution, ce qui empêche de transférer les chocs de volatilité en aval de la filière.

Suite à la hausse spectaculaire du cours du beurre en 2017, passé de 4 000 à 7 000 euros par tonne entre avril et septembre, certaines banques ont eu l’idée de proposer aux entreprises des produits dérivés financiers sur le beurre, tout à fait identiques à ceux qui s’appliquent aux taux d’intérêt, aux cours des devises ou encore aux indices boursiers : contrats à terme, options, swaps…

De 140 à moins de 40 dollars

Un swap de beurre est ainsi un contrat financier par lequel une entreprise s’assure, auprès de sa banque, de payer un prix fixe pendant une période donnée et sur une quantité fixée. Si le prix du beurre monte, la banque verse à l’entreprise la différence entre le cours et le prix fixé et reçoit cette même différence si le cours baisse. L’entreprise bloque ainsi le prix d’achat de beurre, sans livraison physique de la matière première par la banque, opération il est vrai un peu délicate dans une salle des marchés…

L’inconvénient de cette stratégie est cependant l’abandon de l’opportunité de bénéficier de la baisse des cours, et donc de subir une perte de compétitivité dans l’hypothèse d’un scénario de marché favorable. Certaines compagnies aériennes l’ont appris à leurs dépens en juillet 2008, lorsqu’elles ont conclu des swaps long terme fixant le prix du pétrole à 140 dollars/baril, prix du marché à cette date, alors que le marché est passé en décembre de la même année à… moins de 40 dollars.

Ne pouvant supporter un prix de 140 dollars face à des concurrents non couverts, ces compagnies ont annulé par anticipation leurs swaps, payant ainsi de très lourdes pertes de couverture. Dans son rapport annuel 2008-2009, Air France-KLM indiquait par exemple que « le résultat avant impôts est négatif de 1,2 milliard d’euros, dont 710 millions [sont liés] à la chute du pétrole qui a amené l’entreprise à constater la baisse de la valeur de ses instruments de couverture ».

Pour la fabrication des viennoiseries, la réponse des banques à la perte d’opportunité liée aux engagements des producteurs à prix fixe est « l’option sur swap » de beurre, portant le nom barbare de « swaption », définie comme le droit, et non plus l’engagement, de payer un prix fixe pendant une période donnée : si le prix du beurre baisse, l’entreprise ne verse pas la différence ; s’il monte, elle reçoit de la banque la différence.

Economie réelle et économie financière

Les matières premières ont ainsi désormais acquis, pour la plupart d’entre elles, le double statut de produit de consommation intermédiaire et d’actif financier en tant que support de produits dérivés. Le fabricant de saumon fumé peut désormais se couvrir contre le risque de hausse des cours en achetant à terme le saumon frais sur le marché FishPool situé en Norvège, tout comme le producteur de bière ou le fabricant de glaces peut se couvrir contre le risque d’un été frais en vendant à terme la température sur une région géographique donnée.

Le mariage entre la finance et la viennoiserie n’est donc qu’un nouvel épisode du rapprochement de la frontière entre l’économie réelle et l’économie financière.

Ce rapprochement pose de nombreuses questions, dont la principale est celle de l’influence des opérateurs financiers sur le cours d’équilibre de la matière première. Les spéculateurs sur le beurre ne sont pas encore très nombreux, mais les fonds d’investissement et les spéculateurs, d’ailleurs enregistrés sous cette dénomination par les Autorités de régulation américaines, représentent déjà 20 % des achats à terme de blé et de cacao sur les marchés de Chicago, créant une pression structurelle à la hausse des cours, mais aussi plus de 30 % des ventes à terme de sucre, accélérant cette fois la baisse des cours observée en Europe en raison de la suppression des quotas de production en 2017. Ces mêmes acteurs ne réalisent aujourd’hui que moins de 2 % des achats à terme de beurre, selon les Autorités de régulation américaines : le beurre n’est pas encore un actif spéculatif, mais la volatilité de son cours « physique » l’a déjà partiellement transformé en actif financier.

En 2011, l’Union européenne avait mis en chantier un projet de taxe sur les transactions financières, dont l’un des objectifs était précisément de réduire l’incitation des fonds à détenir des positions d’acheteurs de matières premières. Mais le projet n’a toujours pas vu le jour…

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