Après le néo-libéralisme (J.Stiglitz)

https://www.project-syndicate.org/commentary/after-neoliberalism-progressive-capitalism-by-joseph-e-stiglitz-2019-05/french

Après le néolibéralisme

NEW YORK – Quel genre de système économique est le plus propice au bien-être de l’humanité ? Cette question en est venue à définir notre époque, car nous savons, après une expérience de quarante ans aux États-Unis et dans d’autres économies avancées, que le néolibéralisme ne fonctionne pas.

L’expérience néolibérale – moins d’impôts pour les riches, dérégulation des marchés du travail et des produits, financiarisation et mondialisation – s’est soldée par un échec spectaculaire. La croissance est plus faible qu’elle ne l’était durant le quart de siècle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, et elle n’a touché, pour l’essentiel, que les tout derniers degrés de l’échelle des revenus. Après des décennies de stagnation, voire de baisse des revenus inférieurs, la mort et la mise en bière du néolibéralisme doivent être actées.Trois grandes options politiques au moins se disputent sa succession : le nationalisme d’extrême-droite, le réformisme de centre-gauche et la gauche progressiste (le centre-droit s’identifiant désormais au fiasco néolibéral). Encore ces options, à l’exception de la gauche progressiste, demeurent-elles assujetties à certaines formes de l’idéologie disparue – ou qui devrait avoir disparu.Le centre-gauche, par exemple, représente le néolibéralisme à visage humain. Son objectif est d’acclimater au XXIe siècle les politiques menées par l’ancien président des États-Unis Bill Clinton et par l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, n’apportant que de légères révisions à la financiarisation et à la mondialisation telles qu’elles ont désormais cours. Et si la droite nationaliste réprouve la mondialisation, rejetant tous les problèmes que nous connaissons aujourd’hui sur les étrangers et les migrants, elle se voue pourtant – dans sa variante américaine, du moins – aux baisses d’impôts pour les riches, à la dérégulation et à l’éradication des aides sociales, comme le montre la présidence de Donald Trump. Le troisième camp plaide en revanche pour ce que je nomme un , qui préconise un programme économique radicalement différent, fondé sur quatre priorités. La première est de restaurer l’équilibre entre les marchés, l’État et la société civile. L’atonie de la croissance économique, le creusement des inégalités, l’instabilité financière et la dégradation de l’environnement sont des maux nés du marché et ne peuvent donc être spontanément maîtrisés par le marché. Les pouvoirs publics ont le devoir de limiter et d’orienter les marchés en régulant leur impact sur l’environnement, la santé, la sécurité au travail et dans toutes sortes de domaines. L’État a aussi pour tâche de faire ce que les marchés ne peuvent ou ne veulent pas faire, notamment d’investir activement dans la recherche fondamentale et dans la technologie ainsi que dans l’éducation et la santé des citoyens. La deuxième priorité est de reconnaître que la « richesse des nations » résulte de la – par laquelle nous apprenons à connaître le monde qui nous entoure – et d’une organisation sociale qui permet à de vastes groupes d’individus de travailler ensemble pour le bien commun. Les marchés ont encore un rôle essentiel dans la facilitation de la coopération sociale, mais ils ne rempliront cet objectif que s’ils sont régis par l’état de droit et soumis à un contrôle démocratique. À défaut de quoi, des personnes peuvent s’enrichir en exploitant les autres ou extraire la richesse en cherchant des rentes plutôt qu’en la créant grâce à une véritable ingéniosité. Beaucoup de riches d’aujourd’hui ont emprunté, pour arriver où ils sont, le chemin de l’exploitation. Les politiques menées par Trump, qui ont encouragé les situations de rentes tout en détruisant les sources structurelles de la création de richesse, leur ont été très favorables. C’est précisément l’inverse que recherche le capitalisme progressiste.

Cela nous amène à la troisième priorité : lutter contre le problème de plus en plus préoccupant de la concentration du . En exploitant les avantages que leur confèrent les informations dont elles disposent, en rachetant leurs concurrents potentiels, en créant des barrières à l’entrée, les entreprises en position dominante ont la capacité de mener à grande échelle des stratégies de recherche de rentes au détriment de tout un chacun.  L’accroissement du pouvoir de marché des entreprises, combiné au déclin du pouvoir de négociation de la main-d’œuvre, explique en grande partie pourquoi les inégalités sont si profondes et la croissance si timide. À moins que l’État ne joue un rôle plus actif que celui prescrit par le néolibéralisme, ces problèmes ne feront probablement qu’empirer, étant donné les progrès réalisés dans la robotisation et l’intelligence artificielle.

Le quatrième point clé de ce programme progressiste consiste à couper les liens entre pouvoir économique et influence politique. L’une et l’autre se renforcent et se reproduisent mutuellement, surtout lorsque de grandes fortunes ou de grandes entreprises peuvent dépenser sans limites, comme c’est le cas aux États-Unis, pour soutenir une campagne électorale. Plus les États-Unis se rapprochent d’un système fondamentalement antidémocratique dont la devise pourrait être « un dollar, une voix », moins les institutions qui assurent l’équilibre des pouvoirs, si nécessaires à la démocratie, ont des chances de résister : rien de pourra restreindre le pouvoir des riches. Ce n’est pas seulement un problème moral et politique : les économies où les inégalités sont moins marquées obtiennent bel et bien de meilleurs résultats. Les réformes du capitalisme progressiste doivent donc commencer par mettre un terme à l’influence de l’argent sur la politique et par réduire les inégalités de patrimoine. Il n’existe aucun remède miracle pour réparer les dégâts causés par des décennies de néolibéralisme. Mais un programme de grande ampleur suivant les lignes esquissées plus haut peut certainement y parvenir. Beaucoup dépendra de la résolution des réformateurs à combattre des problèmes comme le pouvoir de marché excessif et les inégalités qu’engendre le secteur privé.Un programme d’ampleur doit s’attacher à l’éducation, à la recherche et aux autres véritables sources de richesse. Il doit protéger l’environnement et combattre le changement climatique avec la même ardeur que les partisans d’un New Deal vert aux États-Unis ou que le mouvement Extinction Rebellion au Royaume-Uni. Et il doit lancer des programmes de service public pour garantir à chaque citoyen que ne lui sera pas refusé le minimum dont il a besoin pour mener une vie décente, en l’occurrence la sécurité économique, l’accès à un emploi et à un salaire lui assurant des conditions d’existence convenables, des soins de santé et un logement correct, une retraite assurée, ainsi qu’une éducation de qualité pour ses enfants. Ce programme est parfaitement abordable ; à vrai dire, nous ne pouvons pas nous permettre d’en faire l’économie. Les solutions proposées par les nationalistes et les néolibéraux n’apporteront que plus de stagnation, plus d’inégalités, plus de dégradations de l’environnement et d’acrimonie politique, et conduiraient à des dénouements que nous ne voulons pas même imaginer. Le capitalisme progressiste n’est pas un oxymore. C’est bien au contraire la réponse la plus viable et la plus dynamique à une idéologie qui a incontestablement échoué. En ce sens, il représente la meilleure chance que nous ayons d’échapper au malaise économique et politique actuel. Traduit de l’anglais par François Boisivon

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