Prix du meilleur jeune économiste 2019

Le Monde daté du 14 mai 2019
Stefanie Stantcheva : « L’objectif de mes recherches est d’améliorer la conception des politiques fiscales »
Propos Recueillis Par
Antoine Reverchon
La jeune professeure à Harvard travaille sur les effets à long terme et les changements de comportement générés par les réformes de l’impôt
ENTRETIEN
Stefanie Stantcheva, 33 ans, est professeure d’économie à l’université Harvard (Etats-Unis). Elle est également chercheuse associée au National Bureau of Economic Research, chercheuse au Center for Economic Policy Research et membre, en France, du Conseil d’analyse économique. Elle est diplômée de Cambridge, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, de l’Ecole d’économie de Paris, et titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Vos travaux actuels portent sur la fiscalité, un domaine de recherche pourtant déjà largement balisé. Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Deux angles jusqu’ici peu explorés : tout d’abord, les effets à long terme des politiques fiscales, en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, de mobilité sociale et professionnelle – essentiellement à partir de la collecte de données historiques, par exemple sur l’innovation technique aux Etat-Unis depuis 1850 ; ensuite, une analyse des déterminants des comportements et des opinions de tout un chacun vis-à-vis de la fiscalité, à partir de données issues de questionnaires en ligne, d’enquêtes de terrain et d’expériences de laboratoire – car, dans ce domaine, il faut construire les données.
L’objectif de ces recherches est, en croisant modèles théoriques et données inédites, d’améliorer la conception des politiques fiscales. Il s’agit de tendre vers ce qui serait une « fiscalité optimale », une fiscalité qui à la fois maximise l’apport des impôts à la société – l’investissement public dans les infrastructures et les services publics, la redistribution équitable des revenus – et minimise les coûts pour les acteurs économiques, et donc l’impact des changements de comportement des individus et des entreprises : délocalisation, évasion ou exil fiscal, désincitation à innover ou à entreprendre…
Mais peut-on, à partir de modèles théoriques, déterminer ce que serait une « fiscalité optimale » en toute période et sous toute latitude ?
Non, car il y a des contraintes spécifiques à chaque pays, à chaque période. Par exemple, les attentes et les perceptions vis-à-vis de la fiscalité sont différentes dans chaque pays. C’est le rôle du politique d’agréger les préférences et de déterminer les objectifs d’équité sociale, ce ne sont pas la théorie économique et les économistes qui peuvent le faire. Notre rôle est juste de montrer quels sont les coûts et les contraintes, pas de définir l’impôt optimal.
Les économistes sont là pour étudier et prédire les effets des différentes politiques et les évolutions des comportements des agents économiques, en se basant sur des modèles et des données, parfois de façon créative. Et ensuite d’en informer la société et les politiques.
Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à l’économie ?
Je suis née en Bulgarie, mon père était ingénieur, et nous avons séjourné en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du Mur. J’ai fait l’essentiel de ma scolarité en France, mais je suis retournée régulièrement à l’Est pendant la période de transition ; je voyais, pendant l’hyperinflation de la fin des années 1990, en Bulgarie, les gens se précipiter pour dépenser tout leur salaire ; j’ai vu les inégalités incroyables entre l’ouest et l’est de l’Allemagne ; je voyais aussi les SDF dans les rues de cette ville pourtant riche qu’est Paris… Qu’est-ce qui peut expliquer tout ça ? Une fois passé mon bac scientifique, j’ai tout de suite fait le choix des sciences économiques, et je suis partie étudier à Cambridge.
Et pourquoi la fiscalité ?
Parce que l’impôt est un instrument économique extrêmement puissant. Un petit changement peut produire de grands effets, positifs comme négatifs. Et puis, j’ai fait deux grandes rencontres au MIT : Esther Duflo, qui y était mon mentor, m’a éveillée à tout ce qui était nouvelles méthodes d’enquête et aller-retour entre modèles théoriques et travail empirique sur les comportements et les préférences des acteurs ; j’aurais pu faire, avec elle, de l’économie du développement, mais j’ai croisé le chemin d’Emmanuel Saez, alors professeur visitant au MIT, qui m’a initiée aux méthodes de construction de données à partir des informations fiscales.
Professeure assistante à Harvard en 2016, à 30 ans, vous devenez professeure titulaire de cette même université deux ans après. C’est un délai très court, et d’ailleurs cohérent avec la rapidité de votre carrière et l’accumulation de diplômes d’établissements prestigieux. Avez-vous une explication ?
Non, pas vraiment… J’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont très bien conseillée. J’ai toujours eu le goût des mathématiques, non pas comme une fin en soi, même si ça peut être très « joli » à faire, mais comme outil, comme discipline de l’intuition. Et le niveau d’enseignement des mathématiques est très bon en France, on a su me donner le goût d’en faire. Maintenant que je suis professeure à mon tour, je pense que le rôle de l’enseignant est de donner à ses étudiants le goût de travailler dans la discipline qu’il enseigne.
« Les causes des guerres civiles africaines »
Propos Recueillis Par A. R.
Vos travaux portent sur les déterminants économiques des violences politiques et des guerres civiles contemporaines, un sujet peu traité par les économistes. Quels sont vos résultats principaux ?
Nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées.
De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. Limiter la volatilité de prix internationaux des minerais ou des produits agricoles semble donc être un moyen de limiter la violence politique. Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG était corrélé avec des niveaux de conflits légèrement inférieurs.
Mais les causes des conflits ne sont-elles pas un objet de recherche en sciences politiques plutôt qu’en économie ?
Certes, mais en utilisant l’économétrie pour analyser l’évolution des prix sous l’angle des chocs qui impactent les revenus des populations locales et des groupes armés, on dispose d’une mesure précise des déterminants des conflits. Plus jeune, passionné par l’actualité internationale, je dévorais les journaux ; j’étais très bon en histoire-géographie et, disons, moins bon en maths.
Admis à l’ENS Cachan, j’ai fait un master à Paris-I et à l’Ecole d’économie de Paris ; j’y ai rencontré Thierry Mayer, qui a été mon directeur de thèse, et Farid Toubal, qui m’ont convaincu que les mathématiques font de l’économie un outil de recherche intellectuelle particulièrement rigoureux. Mais il est vrai que j’ai plus d’appétence pour la collecte et le traitement des données, afin de distinguer les causalités des corrélations, que pour la construction ou l’application de modèles théoriques. Et mes meilleures notes de master n’étaient pas en mathématiques… Comme quoi on peut faire de l’économie sans être forcément un crack en maths !
Vous avez aussi travaillé sur d’autres sujets, toujours liés à la violence cependant…
Dans une autre étude, réalisée en Suisse, nous avons pu montrer que, parmi la population des demandeurs d’asile, ceux qui avaient vécu directement des conflits armés avaient des comportements plus violents que leurs compatriotes qui y avaient échappé, mais aussi que ce différentiel disparaissait dans les cantons qui mènent une politique volontariste d’insertion des demandeurs d’asile dans l’emploi.
Mathieu Couttenier
35 ans
Chercheur à l’Ecole normale supérieure
« Délégués discriminés, dialogue social entravé » 
Propos Recueillis Par Anne Rodier
Vous êtes nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2019 pour l’ensemble de vos travaux. En quoi s’inscrivent-ils dans l’actualité ?
La France a engagé avec la loi El Khomri de 2016 puis les ordonnances Pénicaud de 2017 une profonde refonte du marché du travail, accordant plus de poids au dialogue social au niveau de l’entreprise, par rapport à la branche et au code du travail. Les thèmes de la négociation collective sont au cœur de mes travaux, qui traitent plus largement des inégalités sur le marché du travail, du rôle des institutions et des normes sociales : normes de genre (femmes-hommes), règles de représentation du personnel et fiscalité du travail. La représentation des salariés avait jusqu’alors été très peu étudiée par les économistes. Mes travaux sur la carrière des délégués et leur place dans les entreprises ont mis en évidence la discrimination des représentants syndicaux, rémunérés 10 % de moins que les autres salariés, et ses conséquences sur le dialogue social. On constate dans les entreprises que plus la situation est conflictuelle, plus les syndicats sont actifs, et plus la condition des représentants syndicaux est mauvaise.
Comment l’expliquez-vous ?
C’est le produit d’un cercle vicieux : les employeurs trouvent un intérêt stratégique à stigmatiser ceux qui sont le moins enclins aux compromis, ne serait-ce que parce que la négociation est coûteuse. Mais cette discrimination avérée entraîne des effets de désaffection des salariés, qui ne veulent pas se mettre en difficulté en rejoignant un syndicat. Ainsi, 35 % des salariés déclarent éviter de se syndiquer par peur des représailles. En conséquence, seuls des profils singuliers sont prêts à s’engager : des salariés très militants, ou particulièrement attachés à la défense de l’intérêt général, qui ne sont finalement pas toujours très représentatifs des autres salariés. Mes travaux établissent ainsi qu’avant de vouloir donner plus de poids à la négociation d’entreprise, il faut d’abord renforcer la valeur et la légitimité des représentants auprès des employeurs et des autres salariés. Ce n’est pas vraiment ce qu’a fait la refonte El Khomri-Pénicaud.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux inégalités ?
Les travaux économiques portent soit sur l’efficacité soit sur les inégalités. Le monde évolue vers davantage d’inégalités. Lorsque, après des études de mathématiques à l’Ecole normale supérieure, j’ai décidé de faire de l’économie, c’était pour être dans le concret, au plus près des gens, pour essayer de réaliser quelque chose d’utile, par un travail qui soit racontable. L’évaluation de la réforme de 2008 que nous avons effectuée avec Philippe Askenazy en est un bon exemple. En remplaçant la désignation du délégué syndical par un seuil minimum de 10 % des voix pour pouvoir représenter les salariés, cette réforme a introduit une vraie démocratie électorale dans l’entreprise, qui a très fortement renforcé la légitimité des délégués auprès des employeurs. C’est ce qu’a mis au jour notre évaluation de la réforme. Du côté des salariés, cette même recherche a aussi établi un regain de confiance et de satisfaction envers les syndicats et mesuré une forte hausse du taux de syndicalisation dans les entreprises observées. L’enjeu est important dans un des pays les plus mal classés au monde pour sa coopération entre salariés et employeurs. De telles évaluations d’impact chiffrées auraient sans doute été très utiles avant les réformes El Khomri et Pénicaud.
Thomas Breda
36 ans
Economiste du travail. Chercheur au CNRS
« Les médias, la démocratie et le prix d’un vote »
Propos Recueillis Par Philippe Escande
Comment en êtes-vous venue à l’économie ?
Très jeune, j’étais fascinée par la figure de l’intellectuelle engagée et j’ai intégré l’Ecole normale supérieure en lettres, philosophie et sciences sociales. L’économie m’a rapidement séduite par les questions qu’elle posait, par son aspect interdisciplinaire et son rapport direct avec le politique. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressée à la démocratie et à l’un de ses vecteurs principaux, les médias. Ma thèse de doctorat a étudié l’effet de la concurrence entre les journaux sur la qualité de l’information. Elle a montré que la multiplication des titres, ajoutée à la concurrence de la publicité télévisée, a fragilisé la profession et, paradoxalement, homogénéisé l’information.
Est-ce cela qui vous a amenée à étudier le financement des partis politiques ?
En travaillant sur les médias, je me suis interrogée sur l’influence de certains individus fortunés, et le monde des partis me paraissait plus vertueux avec son système de plafonnement des dons et d’interdiction du financement par les entreprises. En creusant le sujet, je me suis rendu compte qu’il était très peu documenté. J’ai donc plongé dans les données publiques pour déterminer combien chacun donne en fonction de ses revenus. Au final, le don moyen, cotisation comprise, des 50 % de la population la moins aisée était de 120 euros par personne, quand dans le 0,01 % des plus riches donnait chacun 5 245 euros. Cette situation m’est apparue d’autant plus injuste que ces derniers ne paient qu’un tiers de ce montant, compte tenu de la réduction d’impôt. De facto, les préférences politiques des plus riches sont subventionnées par le reste des contribuables.
Mais y a-t-il un lien direct entre l’argent donné aux campagnes et le succès électoral ?
Ce n’est, bien sûr, pas le seul facteur, mais il est important et a été largement démontré aux Etats-Unis. Pour notre part, nous avons étudié avec Yasmine Bekkouche l’ensemble des élections législatives françaises depuis 1993 et des municipales depuis 1995. La corrélation est très forte, restait à démontrer la causalité qui permettrait de dire que, en éliminant les autres causes, un euro supplémentaire accroît les chances d’élection. Pour cela, nous nous sommes penchées sur le choc provoqué par l’interdiction des dons des entreprises aux partis, avant les élections de 1997. Un certain nombre de candidats de droite n’étaient pas préparés à ce changement brutal et ont donc manqué de moyens. Ce phénomène explique en partie la victoire de la gauche à ce scrutin. Notre recherche a chiffré le prix d’une voix supplémentaire à 32 euros. Cela a fait l’objet d’un article scientifique et a donné un chapitre à mon livre (Le Prix de la démocratie, Fayard, 2018).
Pourquoi passer de la recherche au livre ?
Parce que cela permet de lancer le sujet dans le débat public et de pousser des propositions. Comme celle de l’instauration de bons pour l’égalité démocratique qui permettrait à chaque citoyen d’allouer une somme, la même pour tout le monde, au parti de son choix. Je serai d’ailleurs cette semaine à Chicago pour défendre cette idée également dans le domaine du financement des médias. Comme on choisit un parti, on pourrait choisir le média que l’on souhaiterait financer.
Les nommés parlent de leurs travaux
Julia Cagé
35 ans
Assistante professeure à Sciences Po Paris
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Les résultats de la politique commerciale US (BSI economics)

http://www.bsi-economics.org/1011-premiers-impacts-mesures-protectionnistes-balance-commerciale-us-pw

Quels premiers impacts des mesures protectionnistes sur la balance commerciale américaine ? (Note)

Utilité du sujet : Le 5 mai 2019, Donald Trump a augmenté les droits de douane sur les importations de produits chinois qu’il avait déjà taxés à hauteur de 10 % en septembre 2018. Dans le même temps, le déficit commercial américain a atteint son niveau le plus haut depuis 10 ans. Cet article explique pourquoi la politique commerciale américaine n’a pas infléchi cette tendance, et met en lumière les problèmes structurels qui expliquent ce déficit.  

Résumé :

  • En 2018, les Etats-Unis ont augmenté leurs droits de douane sur près de 300 milliards USD d’importations. L’objectif annoncé par l’administration américaine lors de la mise en place de ces mesures était de réduire le déficit commercial américain, le plus grand à l’échelle mondiale. Malgré ces nouvelles barrières douanières, le déficit commercial a atteint son niveau le plus haut à la fin de l’année 2018 ;
  • L’effet théorique d’une politique protectionniste mise en place par un « grand » pays est incertain, mais la division internationale du travail, ainsi que la tarification des firmes étrangères expliquent en partie l’échec de cette politique. Les hausses de droit de douane ont fini par être payées par les consommateurs et les firmes américains ;
  • Cela pose donc la question de la capacité d’un pays à rééquilibrer sa balance commerciale. Une étude récente du FMI indique qu’il faudrait s’attaquer aux déséquilibres internes qui sont à la source des déséquilibres commerciaux, plutôt que d’essayer de réguler les échanges commerciaux eux-mêmes.

 

 

 

A la fin de l’année 2017, le déficit commercial américain atteignait 800 milliards USD (4 % du PIB américain), dont 375 milliards vis-à-vis de la Chine. L’administration américaine semblait être convaincue que le déficit commercial américain était dû à des pratiques déloyales de la part de ses partenaires, et à des barrières commerciales trop élevées à l’étranger. Elle a donc décidé d’imposer des droits de douane additionnels sur plus de 300 milliards USD d’importations sur la seule année 2018. La logique sous-jacente repose sur le fait qu’une hausse des droits de douane peut, en augmentant le prix de produits étrangers, entraîner une baisse des quantités importées, et donc permettre une amélioration du solde commercial.

Or, le déficit commercial américain a continué de se creuser, atteignant même son niveau le plus élevé depuis 10 ans à la fin de l’année 2018, comme l’illustre la Figure 1. Entre 2010 et 2018, il a augmenté de 37 %, et de 53 % vis-à-vis de la Chine. Les soldes commerciaux bilatéraux vis-à-vis des partenaires les plus touchés par la hausse des droits de douane, qui sont la Chine, le Canada, l’Union Européenne, la Corée du Sud, et le Mexique, n’ont pas non plus quitté leur trajectoire initiale. En particulier, le déficit commercial vis-à-vis de la Chine représentait 47 % du déficit total en 2018, signalant l’échec de la politique commerciale américaine, au moins à court terme.

Qu’est-ce qui explique cette absence de résultats sur la balance commerciale de la politique commerciale américaine ? Quels sont les éléments théoriques qui auraient pu prédire, et qui peuvent expliquer ces premiers résultats ?

Figure 1 : Solde commercial américain, échanges de biens, en millions USD (2010-2018)

 

 

« I’m a tariff guy », Donald Trump (2018)

Théoriquement les droits de douane augmentent le prix des biens et services importés, et en diminuent donc les quantités, ce qui laisse anticiper, toutes choses égales par ailleurs, une amélioration du solde commercial. Cependant, plusieurs articles théoriques (cf. Lindé et Pescatori, 2019[1]) montrent que les choses ne sont pas aussi simples. Une politique protectionniste, en augmentant le prix des produits importés (qu’ils soient consommés ou utilisés dans la production d’autres biens) peut entraîner une hausse du niveau général des prix à la consommation, et en réponse à cette inflation la banque centrale se voit obligée d’augmenter les taux d’intérêt. Ceci implique théoriquement une appréciation relative de la monnaie, qui pèse sur la compétitivité prix des exportations, qui diminuent, mais qui va augmenter les importations (les produits étrangers coûtent moins chers en monnaie nationale, mais les produits domestiques coûtent plus chers en monnaie étrangère). In fine, l’effet est neutre sur la balance commerciale : c’est la symétrie de Lerner.

Cependant, ce raisonnement ne prend pas en compte la position particulière des Etats-Unis. L’effet d’une politique commerciale diffère selon si elle est mise en place par un petit ou un grand pays (où la taille d’un pays est définie selon sa capacité à influencer la demande ou l’offre mondiale). Si un pays met en place un nouveau droit de douane, cela va avoir pour effet de baisser la demande nationale pour le bien visé. Or, si ce pays est « grand » et qu’il représente une part importante du marché en question, cette baisse va se ressentir au niveau mondial : les producteurs étrangers seront impactés, et ajusteront leurs prix à la baisse pour compenser la chute de demande. Selon la théorie du droit de douane optimal, il est possible de trouver un droit de douane dont la mise en place permet d’influencer à la baisse le prix mondial à court terme, quand les quantités produites ne se sont pas encore ajustées. Ainsi, la hausse du prix final (taxe incluse) est moins forte que lorsqu’on considère une petite économie, dont les conditions de demande sont négligeables relativement à la demande mondiale.

L’effet théorique d’une augmentation des droits de douane par un grand pays est donc incertain. Cependant, les conditions particulières de la mondialisation actuelle sont des facteurs importants qui expliquent pourquoi une politique commerciale peut finalement se retourner contre le pays qui la met en place.

 

« How to lose a trade war », Paul Krugman (juillet 2018)

Une des premières menaces qu’une politique protectionniste fait peser sur une économie est celle de l’inflation. Le lien entre hausse des droits de douane et inflation repose principalement sur le comportement des entreprises étrangères. Lorsqu’un droit de douane augmente, une entreprise peut choisir de reporter la totalité, ou une partie, de cette hausse sur leur prix de vente, auquel cas c’est le consommateur qui subit la taxe. Mais elle peut aussi décider d’imputer une partie de la hausse du droit de douane à sa marge, qui va diminuer. Plus cette part est élevée, moins les prix augmenteront et inversement. Dans une étude récente, Amiti, Redding et Weinstein[2] ont montré que les marges des firmes exportant vers les Etats-Unis sont restées inchangées, indiquant que l’ensemble de la hausse des droits de douane a été reportée sur les prix de vente. Ce sont donc les consommateurs américains, et les firmes américaines important des biens nécessaires à leur production, qui ont payé les taxes protectionnistes. Ils estiment ainsi qu’à la fin de l’année 2018 le coût total de ces mesures a été de quatre milliards USD par mois. Jean et Santoni[3] estiment que si toutes les mesures protectionnistes annoncées par Donald Trump étaientmises en place (cf. Figure 2, tirée des travaux de Gunnella et Quaglietti[4]), cela pousserait l’inflation à la hausse d’un point de pourcentage[5]. Une nouvelle hausse de l’inflation pourrait inciter la Fed à augmenter ses taux d’intérêts, ce qu’ellea déjà commencé à faire depuis 2017, étant donné la période économique stable et de faible chômage que connaissent les Etats-Unis actuellement. Cette normalisation de la politique monétaire, après des années de taux d’intérêt proches de zéro, explique en partie l’appréciation du dollar durant l’année 2018, qui a pu avoir un impact négatif sur la balance commerciale américaine, diminuant encore les possibilités d’amélioration du solde commercial.

Figure 2 : Mesures protectionnistes américaines annoncées et mises en place en 2018

Sources: Peterson Institute for International Economics, United States Trade Representative and ECB calculations.
Notes: The values of imports affected by the tariffs on washing machines and solar panels, and steel and aluminum refer to estimates produced by the Peterson Institute for International Economics. The percentages in brackets indicate the size of the applied tariffs.

De plus, pour espérer une amélioration de la balance commerciale, il aurait fallu que cette hausse des prix soit suivie d’une baisse des quantités importées, ce qui ne semble pas avoir été le cas. Ceci tient notamment au fait que l’économie mondiale s’organise aujourd’hui autour d’une division internationale du travail. Un pays ne produit pas un bien de A à Z, il importe différentes pièces détachées nécessaires à la production de ce bien, de la même façon qu’il produit lui-même des biens intermédiaires qu’il exportera ensuite : ce sont les chaînes de valeur internationales. Du fait de cette interdépendance croissante entre des économies mondialisées, une augmentation des droits de douane peut avoir des retombées négatives sur l’économie nationale. Les mesures américaines paraissent de ce point de vue particulièrement « mal pensées » : 95 % d’entre elles concernent des biens de consommation intermédiaire ou des biens de capital (par exemple des machines), comme l’illustre la Figure 3 tirée des travaux de Bown, Jung et Lu[6].

Figure 3 : Importations américaines depuis la Chine taxées sous la Section 301 (Bown et al., 2018)

Enfin, même si ces mesures avaient pu diminuer les importations américaines, c’était sans compter sur les mesures de rétorsion des économies partenaires. En effet, la moitié des exportations chinoises vers les Etats-Unis sont touchées par ces droits de douane supplémentaires, ce qui explique la réponse protectionniste chinoise. Ainsi, dès la fin de juillet 2018, la Chine, le Canada, l’Union Européenne, le Mexique, la Turquie et l’Inde ont augmenté leurs droits de douane sur les produits agricoles en provenance des Etats-Unis, en réponse aux taxes sur l’aluminium et l’acier. Au total, ce sont près de 27 milliards USD d’exportations américaines de produits agricoles qui sont désormais taxéesen représailles, ce qui n’aidera pas le solde commercial américain à se redresser.

 

« Massive trade deficits no longer! » Donald Trump (4 juin 2018)

Quid du déficit commercial américain ? Une nouvelle étude du FMI[7] montre qu’il est difficile d’établir comme objectif d’atteindre une valeur particulière du solde commercial, et que si telle est la volonté des pouvoirs publics, des politiques macroéconomiques (qui visent à avoir un effet sur la demande et la production nationales) doivent être mises en place, plutôt que des politiques microéconomiques (des droits de douane par exemple).

En effet, les déséquilibres commerciaux sont les symptômes de déséquilibres économiques à l’échelle du pays entier. Lorsque la production nationale est trop faible pour satisfaire les consommateurs nationaux, ces derniers se replient sur les biens étrangers, augmentant ainsi les importations : c’est l’excès de demande qui creuse ici le déficit commercial. Parallèlement, si la demande est élevée, l’épargne faiblira, réduisant les possibilités d’investissement des entreprises, et donc leur capacité à adapter la production à la demande nationale. Un déficit commercial traduit donc un excès de demande intérieure, et un déficit d’épargne. Ainsi, l’épargne brute représente 17,5 % du PIB aux Etats-Unis en 2018, contre 28 % en Allemagne et 47 % en Chine, deux pays qui dégagent d’importants excédents commerciaux.

De ce fait, il est plus difficile d’influencer les soldes commerciaux en essayant de contrôler les flux de commerce, plutôt que de s’attaquer aux déséquilibres internes, dont les déséquilibres commerciaux ne sont que le reflet. Il s’agirait donc pour les Etats-Unis de mettre en place des politiques de soutien de l’épargne, en limitant la consommation à crédit[8] par exemple.La part croissante de la population américaine vieillissante représente également un enjeu de taille. La théorie du cycle de vie de Modigliani explique que la vie d’un agent économique s’organise en trois phases : la population étudiante s’endette, la population active consomme davantage, mais épargne également plus en prévision de la troisième phase, celle de la retraite, durant laquelle la consommation excède l’épargne. Ainsi, avec une population vieillissante, l’épargne américaine va diminuer, risquant de creuser davantage le déficit commercial. Les politiques économiques américaines doivent prendre en compte ces dynamiques, dont l’impact sur l’épargne risque d’être aggravé par des décisions récentes. En effet, la baisse des impôts décidée l’an dernier, en augmentant le pouvoir d’achat des ménages américains et donc les importations, contribuera très probablement à une hausse du déficit commercial.

C’estsans rappeler la position particulière des Etats-Unis comme clé de voûte du système monétaire international. Un solde commercial négatif indique qu’un pays consomme plus de biens étrangers qu’il ne vend de biens aux autres pays. La contrepartie d’un déficit commercial est donc un endettement vis-à-vis du reste du monde, c’est-à-dire que les étrangers investissent et prêtent plus aux Etats-Unis que les Etats-Unis ne le font à l’étranger : près d’un tiers de la dette publique américaine est ainsi détenue par des investisseurs étrangers. Cet endettement massif est rendu possible car le dollar est la principale monnaie de réserve. Les agents économiques étrangers veulent détenir des dollars, et préfèrent investir dans les actifs américains qu’ils jugent plus sûrs. C’est donc le statut de la monnaie américaine, parce qu’elle est toujours demandée, en particulier en temps de crise, qui impose un déficit commercial aux Etats-Unis et permet son financement à bas coûts. Pour équilibrer leur balance commerciale, les Etats-Unis devraient donc renoncer au statut international de leur monnaie, ainsi qu’au financement facilité de leur dette publique, le fameux « privilège exorbitant ».

 

 

Conclusion

Equilibrer sa balance commerciale avec la seule politique commerciale est une tâche presque impossible aujourd’hui, étant donnée l’interdépendance des économies. On peut donc s’attendre à ce que les nouveaux droits de douane (25 %) sur les importations de produits chinois détériorent un peu plus le déficit commercial américain, d’autant plus que les chinois ont « riposté » le 13 mai 2019 avec des hausses de droit de douane sur leurs importations américaines. Si Donald Trump veut véritablement rééquilibrer la balance commerciale, des politiques structurelles doivent être mises en place, afin d’augmenter l’épargne, et réduire la demande de biens étrangers.

 

 


[1] Jesper Lindé et Andrea Pescatori, “The macroeconomic effect of trade tariffs: revisiting the Lerner symmetry result” (2019). Journal of International Money and Finance.

[2] Mary AmitiStephen J. Reddinget David Weinstein, “The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare” (2019). NBER Working Paper.

[3] Sébastien Jean et Gianluca Santoni, “How far will Trump protectionism push up inflation?” (2018). CEPII Policy Brief N°23-2018.

[4] Vanessa Gunnella et Lucia Quaglietti, “The economic implications of rising protectionism: a euro area and global perspective”, ECB Economic Bulletin, Issue 3/2019.

[5] Le taux d’inflation était de 1,91 % en décembre 2018 (OCDE).

[6] Chad Bown, Euijin Jung, Zhiyao (Lucy) Lu, “Trump, China, and tariffs: From soybeans to semiconductors”Vox Column, 19 June 2018

[7] “The drivers of bilateral trade and the spillovers from tariffs” (2019). Wold Economic Outlook, Chapter 4. International Monetary Fund.

[8] La dette des ménages américains représentait 77 % du PIB des Etats-Unis en 2017 (cf. IMF Global Debt Database).

Pauline Wibaux prépare actuellement une thèse en macroéconomie internationale à l’Université Paris 1 et Paris School of Economics. Ses travaux de thèse portent sur la guerre des monnaies et la guerre commerciale. Plus largement, elle s’intéresse aux évolutions du système monétaire international, ainsi qu’aux problématiques de protectionnisme.