L’Europe, championne de la « vieille économie » (Le Monde)

Championne de la « vieille économie », l’Europe avance en ordre dispersé et n’investit pas suffisamment dans l’innovation
Reprendre la main face à la Chine. Depuis quelques mois, l’Union européenne (UE) semble enfin prendre la mesure du défi créé par l’empire du Milieu. Dans un document publié le 12 mars, elle qualifie celui-ci de « rival systémique » et propose aux Etats membres un plan d’action en dix points pour mieux se défendre face aux offensives économiques de Pékin. Quelques semaines avant, le couple franco-allemand s’est entendu pour créer un « Airbus des batteries électriques ». Là aussi, l’objectif est de ne pas perdre la bataille face à l’Asie. « Le choix est simple, assurent le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, et son homologue allemand, Peter Altmaier, dans un manifeste commun. Unir nos forces ou laisser notre base et notre capacité industrielles disparaître progressivement. »
Et s’il était déjà trop tard ? Coincée entre le géant américain dopé par l’« America first » de Donald Trump, et une Chine déterminée à dominer les technologies de demain, l’Europe paraît bien fragile. Et dispersée. Longtemps, elle a commis l’erreur de croire que respecter la libre concurrence et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) lui suffirait pour tirer son épingle du jeu industriel. N’affiche-t-elle pas, d’ailleurs, quelques-uns des plus beaux fleurons mondiaux, tels qu’Arianespace, BMW ou BASF ?
Peut-être. Mais tous appartiennent à la « vieille » économie. Pour le reste, l’Europe accumule les retards. « Nous n’avons pas de Google européen », résume Guntram Wolff, du centre de réflexion Bruegel, à Bruxelles. La Chine concentre déjà plus des deux tiers de la production mondiale de batteries électriques. Son géant des télécoms, Huawei, détient le record international de demandes de brevets déposées en 2018. Seuls 10 groupes européens figurent parmi le top 50 du dernier classement Fortune 500 des plus grandes entreprises du globe, contre 21 pour les Etats-Unis et 11 pour l’empire du Milieu. « Notre industrie est encore forte, rassure M. Wolff. Mais elle est trop sur la défensive et n’innove pas assez : elle risque de rater les créneaux du futur, comme l’intelligence artificielle ». Que lui est-il donc arrivé ?
Les moyens n’ont pas suivi
Les chiffres illustrant l’évolution du poids de l’industrie manufacturière au sein du produit intérieur brut (PIB) apportent un début de réponse. Entre 2000 et 2017, celle-ci a reculé de 2,7 points environ dans l’UE, passant de 16,8 % à 14,1 %. « A l’ouest, les divergences sont grandes entre l’Allemagne, où la part de l’industrie est restée stable, à 20,7 %, et les pays où elle a reculé de 2 à 4 points sur la période », détaille Julien Marcilly, économiste à la Coface. Notamment dans le sud de l’Europe, comme en Espagne (13,1 % en 2017), où elle s’est malgré tout un peu ressaisie depuis 2016, ou en l’Italie (14,7 %). La France (10,1 %) et le Royaume-Uni (9,2 %) font également figure de mauvais élèves.
Dans ces pays, certains secteurs, tels que le textile ou l’électronique, ont subi de plein fouet la concurrence de la Chine, lorsqu’elle est entrée dans l’OMC en 2000 – au même moment que l’introduction de l’euro. « La France, elle, a perdu des parts de marché car ses coûts salariaux sont élevés par rapport au niveau de gamme moyen de ses usines », ajoute Patrick Artus, de Natixis.
Sans surprise, c’est en Europe de l’Est, notamment en République tchèque (24,3 %), que la part de l’industrie est la plus forte. Et pour cause : la chute du bloc soviétique a déclenché un vaste mouvement d’implantation des usines allemandes dans les pays dits de Visegrad (Pologne, Slovaquie, République tchèque, Hongrie). Il s’est renforcé encore avec l’entrée de ces pays dans l’UE, à partir de 2004.
En vingt-cinq ans, ceux-ci sont devenus des maillons essentiels pour les producteurs industriels germaniques – en particulier pour l’automobile, les machines, l’électronique et la chimie. Tirant parti de la proximité géographique, ils y profitent d’une main-d’œuvre locale peu syndiquée et trois à quatre fois moins onéreuse, ainsi que de bonnes infrastructures de transport. Aujourd’hui, Berlin échange avec ces quatre pays une fois et demie plus de biens qu’avec son premier partenaire économique, la Chine.
Lorsqu’on prend un peu de recul, ces écarts entre pays ne sont, bien sûr, pas nouveaux. « Depuis la révolution industrielle, les Etats européens ont toujours affiché des niveaux très différents d’industrialisation, rappelle Laurent Chalard, docteur en géographie à la Sorbonne. Mais l’un des buts de la construction européenne était d’harmoniser les niveaux de revenus et de développement économique : elle pourrait mieux faire. »
En 2000, lorsqu’ils adoptèrent « l’agenda de Lisbonne », les pays membres ambitionnaient de faire de l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » d’ici une décennie. Sauf que les moyens n’ont pas suivi. En moyenne, l’UE a ainsi investi 2,07 % de son PIB dans la recherche et le développement publics et privés en 2017, selon Eurostat. C’est moins que la Chine (2,13 %), les Etats-Unis (2,73 %), le Japon (3,2 %) et la Corée du Sud (4,5 %).
Les États jouent la LOGIQUE NATIONALE
Mais ce n’est pas uniquement une question d’argent. Bien souvent, les Etats jouent la logique nationale, sans se coordonner. « Lorsque l’Espagne a été contrainte de baisser ses coûts salariaux après la crise de 2008, comme l’avait fait l’Allemagne au début des années 2000, elle a grignoté des parts de marché industriel à la France, observe Patrick Artus. Il serait plus intelligent de mieux calibrer ce genre de politiques au sein de la zone euro. »
D’autant que, pour faire face à la puissance de feu chinoise ou américaine, les pays membres seuls ne pèsent pas lourd. « Il nous manque des champions européens, susceptibles de tenir tête aux concurrents des autres continents », explique Julien Marcilly. En théorie, l’un des avantages du marché intérieur européen et ses 500 millions de consommateurs est d’offrir aux start-up et entreprises françaises, allemandes ou irlandaises un terrain de jeu aussi grand que celui des Etats-Unis. Mais, dans les faits, les différences de fiscalité ou d’accès aux financements entre les pays membres sont, bien souvent encore, trop fortes pour leur permettre de grandir aisément hors de leur pays d’origine. « De plus, il nous manque une grande université européenne consacrée à l’innovation elle aussi susceptible de rivaliser avec celles d’Amérique du Nord ou d’Asie », comme le MIT, ajoute M. Wolff.
L’échec de la fusion Alstom-Siemens, rejetée par Bruxelles en février, a illustré un autre écueil : si l’UE a développé une puissante politique de la concurrence, elle n’a guère déployé de politique industrielle aussi ambitieuse à l’échelon communautaire. « Les mesures antidumping prises dans le cadre de notre politique de défense commerciale, notamment contre l’acier et certains produits chinois, sont malgré tout efficaces pour protéger les secteurs concernés », nuance un fonctionnaire européen. Pas sûr que cela suffise…
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