L’Europe sociale avance peu (Le Monde)

Pourquoi l’Europe avance à tout petits pas sur le social

Cécile Ducourtieux

(Bruxelles, Bureau Européen)

Si la montée des inégalités, aiguisée par la crise financière, est désormais admise, y compris par la droite européenne, comme un facteur majeur de déstabilisation des sociétés occidentales, les solutions que Bruxelles a pu offrir jusqu’à présent pour les enrayer restent limitées. Et pour cause : sur ces sujets, l’Union européenne (UE) est historiquement divisée et manque encore de compétences.
Contrairement à son prédécesseur, José Manuel Barroso, Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission (son mandat se termine en octobre), a tenu à remettre les préoccupations sociales au premier plan. La démarche de ce chrétien-social, fils de métallurgiste, ayant commencé sa carrière comme secrétaire d’Etat au travail et à la sécurité sociale du Luxembourg, n’était pas feinte.
Elle a pu faire bouger les lignes, mais pas suffisamment pour faire prendre un grand virage social à l’UE ces quatre dernières années. Des exemples ? M. Juncker fut un des grands promoteurs du « socle européen des droits sociaux », adopté en grande pompe lors d’un sommet européen à Göteborg (Suède), fin 2017. Ce programme déroule vingt « principes et droits » : « Toute personne a droit à une éducation inclusive et de qualité » ; « L’égalité de traitement et l’égalité des chances entre les femmes et les hommes doivent être assurées et favorisées dans tous les domaines » ; « Les travailleurs ont droit à un salaire juste permettant un niveau de vie décent », etc.
Modestes avancées
Mais aucun de ces principes n’ayant de caractère contraignant, l’exercice est resté largement symbolique. Pour preuve : les dirigeants polonais, tchèques ou hongrois, qui y ont participé, sont opposés à des textes législatifs trop protecteurs envers les salariés, car jugés protectionnistes… Et ceux du Nord, Finlandais, Suédois, Danois, ont jusqu’à présent jalousement défendu leurs systèmes de protection sociale très avancés, redoutant des initiatives bruxelloises aboutissant à un nivellement par le bas.
Autre illustration des profondes divisions transpartisanes au Parlement européen, le retard pris dans l’adoption d’une position commune au sujet des conditions de travail dans le transport, pourtant soumis à des abus considérables. Quant à la nouvelle directive « relative à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée », pour laquelle un accord définitif a été trouvé le 24 janvier, elle constitue une avancée, mais très modeste.
Le texte instaure un congé parental d’au moins quatre mois, mais dont la rémunération sera laissée à l’appréciation des Etats, « à un niveau adéquat ». Cette fois, la France faisait partie des pays bloquant la proposition initiale de la Commission, consistant à payer les parents au niveau des indemnités maladie : celle-ci a été jugée trop coûteuse.
Dans ce contexte, peu nombreux sont les experts qui, à Bruxelles, estiment réaliste la proposition d’un salaire minimum européen, reprise par le président Emmanuel Macron à la gauche européenne. Certes, le Comité économique et social européen (CESE) a adopté en février un avis appelant à l’adoption d’une directive instaurant ce revenu minimum. Mais les représentants des employeurs au sein de cet organe consultatif de l’UE ont voté contre, estimant, une fois de plus, que la question devait rester traitée au niveau national.
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