Les inégalités en France (Le Monde)

Les paradoxes du système social français

Marie Charrel

En France, la politique de redistribution est efficace pour limiter la pauvreté. Mais le poids des déterminismes sociaux demeure écrasant
Le système social et fiscal français protège-t-il suffisamment contre les inégalités ? Ces derniers mois, la crise des « gilets jaunes » a mis cette question sur le devant de la scène avec une acuité particulière. « Il règne néanmoins un certain flou sur les données à étudier lorsque l’on parle d’inégalités, et cela complique le diagnostic », prévient Lucas Chancel, économiste à l’Ecole d’économie de Paris et codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, WIL). Faut-il se concentrer sur les écarts des revenus ? Passer plutôt au crible les patrimoines ? Comment mesurer ce que l’on appelle, au juste, l’égalité des chances ?
Pour apporter leur pierre au débat, les chercheurs du WIL ont analysé les données du fisc et des comptes nationaux, afin de déterminer comment le revenu national se répartit entre les Français, et comment la redistribution s’effectue. Résultat : « La part des revenus captée par les 10 % les plus riches est relativement élevée dans notre pays, mais le taux de pauvreté y est aussi l’un des plus bas d’Europe », résume M. Chancel.
Dans le détail, la proportion du revenu national capté – avant impôt – par les 10 % de Français les plus riches s’élève à 32 %, contre moins de 30 % dans les pays scandinaves et en Italie, 30 % en Espagne et 35 % en Allemagne. En revanche, le taux de pauvreté – après impôt – est de 14,7 % en France, contre 16,1 % en Allemagne, 16,5 % au Danemark ou 20 % en Italie. « L’efficacité des transferts sociaux et des mécanismes de redistribution a permis de maintenir la pauvreté française à un niveau parmi les plus bas d’Europe, détaille la nouvelle étude publiée, le 2 avril, par le WIL.
Après impôts, prélèvements et transferts sociaux, la part du revenu capté par les plus pauvres remonte en effet de 21,7 % à 27 %. « Cependant, l’importance des taxes indirectes, comme la TVA, et le faible poids de l’impôt sur le revenu conduisent à une régressivité de l’impôt au sommet de la distribution », souligne l’étude. Comprendre : les 1 % les plus riches sont proportionnellement moins imposés.
En outre, les inégalités avant impôts se sont accrues depuis trente ans dans l’Hexagone. Les précédents travaux du WIL menés avec l’Institut des politiques publiques ont ainsi montré que la part des 10 % les plus riches dans les revenus du capital et du travail est passée de 30 % à plus de 32 % entre 1990 et 2018, tandis que celle des 50 % les plus pauvres est passée de 23,5 % à 21,7 %.
« L’ascenseur social est en panne »
Le système tricolore échoue en revanche à corriger d’autres types d’inégalités, vécues comme particulièrement injustes par les Français. A l’exemple de celles concernant l’accès à la propriété, dont les jeunes ménages modestes sont de plus en plus exclus. Selon la Banque de France, 34 % des 25-44 ans aux revenus les plus faibles étaient propriétaires en 1973, contre 16 % aujourd’hui, alors que, dans le même temps, le taux de propriétaires parmi les jeunes ménages aisés est passé de 43 % à 66 %. En cause : le nombre de foyers monoparentaux a explosé parmi les premiers, tandis que les seconds profitent plus largement des aides parentales et des héritages. Sans oublier, bien sûr, la hausse des prix immobiliers.
Plus inquiétant, le modèle français peine à enrayer le poids des déterminismes sociaux. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il faut plus de six générations à une personne en bas de l’échelle de la distribution des revenus pour en rejoindre la moyenne. « L’ascenseur social est en panne, et depuis longtemps », explique Laurence Boone, économiste en chef de l’OCDE. Une inégalité des chances en grande partie liée au système éducatif, qui échoue à enrayer la reproduction sociale : les enfants issus de famille modeste affichent des résultats scolaires moins bons et ont moins accès aux diplômes garantissant un emploi de qualité.
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